ANALYSES

Pourquoi laisser l’Iran en dehors de la résolution de la crise syrienne ?

Tribune
27 juin 2012
La Syrie, alliée stratégique de Téhéran
Les autorités iraniennes, dans toutes leurs déclarations officielles, mettent en avant que le régime syrien est un allié stratégique car faisant partie du « mouvement de résistance » contre Israël et les Etats-Unis. Cette relation est évidemment liée au fait que la Syrie représente pour Téhéran le pays-clé pour gérer sa relation avec le Hezbollah et le Hamas. D’autres raisons expliquent cette proximité. Outre que la minorité alaouite au pouvoir à Damas est proche du chiisme, la Syrie a également été le seul pays arabe ayant soutenu l’Iran depuis la révolution de 1979, notamment durant sa longue guerre contre l’Irak. Le régime iranien a par ailleurs énormément investi en termes de soutien financier vis-à-vis de son allié depuis la révolution en vendant, par exemple, du pétrole à un prix extrêmement faible, et ne veut pas perdre le résultat de cet « investissement »(1). Ce soutien iranien à Bachar el-Assad soutien comprend en outre un volet militaire. S’il existe des incertitudes quant à son ampleur, l’engagement iranien en Syrie ne fait aucun doute, par l’intermédiaire de la force Qods, en charge des interventions extérieures au sein des Pasdarans. Un général membre des Pasdarans a ainsi affirmé que ces derniers étaient présents en Syrie et que leur action avait permis d’éviter une intensification de la violence(2). Le rôle de ces éléments semblent relever davantage du conseil que de l’action directe sur le terrain.
Dans ce contexte, le régime iranien estime que l’insurrection en Syrie cache une volonté des pays occidentaux et arabes d’affaiblir ce « mouvement de résistance ». Ils ne croient pas dans la volonté occidentale de défendre le peuple syrien puisqu’ils ne voient pas la même volonté à l’oeuvre dans le cas de Bahreïn. La propagande officielle fait ainsi beaucoup d’efforts pour établir une différence entre les évènements en Syrie et le printemps arabe. Le Guide Suprême Ali Khameini a déclaré que l’Iran supportera tout mouvement d’insurrection dans la région si ce dernier est populaire, islamique et anti-impérialiste. Dans les médias officiels iraniens, on peut ainsi lire que ce mouvement d’opposition syrien n’est pas soutenu par une majorité de la population. Cette même presse considère que la résistance au régime de Bachar el-Assad a intégré des forces salafistes dans ses rangs. D’autres informations font état d’islamistes radicaux qui se sont battus en Tchétchénie, envoyés en Syrie par le Qatar. Les médias iraniens insistent également sur ce qu’elle décrit comme des « crimes » commis par la résistance syrienne.

En parallèle, la presse officielle iranienne critique lourdement les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite et le Qatar pour leur soutien militaire à la résistance. Selon elle, ces pays essaieraient simplement de promouvoir leur propre agenda, en vue d’affaiblir le mouvement de résistance à Israël et/ou d’accroître la domination des sunnites et du wahhabisme, la version radicale de l’islam promue dans la région par l’Arabie saoudite.

La version officielle iranienne est que l’on est face à deux types de stratégie face au printemps arabe. Certains pays, comme l’Arabie saoudite, voudraient utiliser ce mouvement pour développer leur influence en jouant sur les conflits inter-religieux (entre sunnites et chiites). A l’opposé, la stratégie iranienne serait d’encourager un réveil islamique dans le monde arabe. Il est intéressant de voir que la presse iranienne établit une différence entre la Turquie et l’Arabie Saoudite et le Qatar. « Les différences avec la Turquie existent » rappellent de nombreux officiels, mais des discussions pour rapprocher les points de vue restent possibles.

Les autorités iraniennes craignent enfin le développement d’une véritable une guerre civile entre sunnites et chiites en Syrie, conflit qui risquerait de se propager dans toute la région. C’est pourquoi le régime iranien souhaite une résolution pacifique de ce conflit et a notamment soutenu le plan de Kofi Annan. L’objectif officiel des autorités iraniennes est la fin de la violence et de ce fait, ils demandent des discussions directes entre Bachar El Assad et ses opposants pour obtenir une « réconciliation nationale ».
Les autorités iraniennes avant tout pragmatiques
Néanmoins, il faut se garder d’avoir une vision trop caricaturale de la position iranienne. Comme souvent, en matière de politique étrangère, l’Iran garde toutes ses options ouvertes. Même s’il ne fait plus partie des « rodi »(3), le mouvement vert reste influent en Iran et il critique très vivement la répression qui a actuellement lieu en Syrie. Mais on trouve aussi un certain nombre de critiques quant au caractère non-démocratique du régime syrien sur le site Alef (dirigé par Ahmad Tavakoli, député influent et directeur du centre de recherche du Parlement). Même l’hebdomadaire des Pasdarans, Sobh-eh Sadegh , reconnait l’existence d’une opposition en Syrie. Le représentant du Guide Suprême au Conseil national de Sécurité iranien, Said Jalili, celui-là même qui dirige les négociations sur le nucléaire, a demandé que toutes les parties en Syrie respectent les principes de la démocratie et organisent des élections pour élire un nouveau parlement (ce qui peut paraître pour le moins paradoxal venant du régime iranien !). Certains experts réputés en matière de relations internationales, comme Hassan Hashemian, disent ouvertement que le gouvernement iranien devrait être flexible et adapter sa stratégie aux évènements en cours en Syrie, en prenant en compte le fait que Bachar el-Assad ne peut rester au pouvoir compte tenu du niveau de la répression. Pour cet expert, une telle stratégie n’affaiblirait en rien le « mouvement de résistance » à Israël.

Tous ces éléments démontrent deux choses. L’Iran a de l’influence en Syrie du fait des liens tissés avec le régime de Bachar El Assad depuis 1979. Mais, on a également noté que la position iranienne, qui est la défense, par principe, du régime en place en Syrie, présente plus de flexibilité qu’on ne le pense généralement. Il faut se rappeler que dans de nombreux cas, le régime iranien a fait preuve d’un véritable pragmatisme tout en défendant ses intérets (qui, dans ce cas, porteraient sur les garanties qu’un éventuel nouveau régime en Syrie ne serait pas opposé aux intérêts iraniens).

C’est pour cela que Kofi Annan a eu raison d’impliquer l’Iran le plan de paix qu’il a proposé. Et la proposition d’un deuxième plan Kofi Annan (en discussion au Conseil de Sécurité des Nations unies) qui inclurait l’Iran dans un groupe de contact chargé de négocier une transition démocratique en Syrie est également une bonne idée. Dans cette perspective, l’opposition de la France et des Etats-Unis à l’inclusion de l’Iran dans ce groupe de contact sur la Syrie apparaît comme étrange. La raison officielle invoquée est le soutien de l’Iran à Bachar el-Assad. Mais on peut alors se demander quel est l’objectif des Occidentaux dans cette crise. S’il s’agit de vraiment arrêter les violences et d’arriver à influencer le régime syrien, il est évident que l’Iran peut jouer ce rôle. Certains affirment qu’un tel rôle ne servirait à rien car l’Iran ne ferait que gagner du temps. C’est méconnaître un certain nombre de réalités géopolitiques. L’Iran de la République islamique comme l’Iran du Shah veut être reconnu comme la puissance régionale avec qui il faut compter. En donnant des responsabilités au régime iranien dans la résolution de la crise syrienne, les Occidentaux feraient deux choses. Ils reconnaîtraient cette place prépondérante de l’Iran dans la région et ils donneraient une chance à la République islamique de prendre les responsabilités qui vont de pair avec cette volonté de jouer un rôle régional. De plus, une telle action permettrait de renouer les fils du dialogue entre l’Iran et les Occidentaux, éléments qui pourraient avoir un impact positif sur d’autres dossiers comme évidemment celui du nucléaire. Cette solution mériterait être tentée à tout le moins, quand on considère les incertitudes et les coûts en vies humaines liés à la poursuite d’un conflit en Syrie.


(1) De manière assez cynique, la presse officielle iranienne rappelle que ce coût financier est minime par rapport aux avantages que cela rapporte à l’Iran : pouvoir affronter Israël par l’intermédiaire du Hezbollah et du Hamas sans que l’Iran ne soit directement impliqué…
(2) Cette information a été démentie le lendemain par les organes de presse officielle mais les déclarations du général apparaissaient crédibles.
(3) Ceux qui font partie des acteurs politiques légitimes dans la République islamique.

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