ANALYSES

Syrie : une contagion au Liban qui arrangerait le régime comme l’opposition ?

Tribune
21 juin 2012
Une situation bloquée pour les deux camps
Même si Kofi Annan a annoncé depuis Damas que la durée de son plan « n’[était] pas illimitée » et même si la Ligue des pays arabes a demandé la mise en place d’un calendrier, le plan demeure effectivement sans aucune limitation dans le temps et ne contient aucune clause contraignante. Pour sa part, Bachar el-Assad, jadis convaincu de sa capacité à éliminer toute forme de résistance sous couvert du plan onusien, peine à s’imposer.

Mais si le régime demeure incapable d’éradiquer totalement la contestation, l’opposition de son côté n’est pas arrivée à influer sur le changement de perception du conflit syrien, passée d’une équation « oppresseur/opprimés » à un schéma de guerre civile.(1) Le pari du Conseil national syrien (CNS) était de mobiliser la population de façon à engendrer d’importantes manifestations, qui redonneraient un souffle perdu à la contestation pacifique. Force est de constater que ce plan n’a pas fonctionné.

Pour tous les partis et dans l’état actuel des choses, la régionalisation serait un moyen éventuel de susciter une réaction déterminante de la communauté internationale. Les raisons qui poussent le régime syrien à la régionalisation sont multiples. Mais ce choix d’étendre le conflit en dehors du théâtre syrien est également profitable à l’opposition syrienne. Le soutien turc ayant atteint ses limites, l’Irak voisin étant tenu par un gouvernement Maleki favorable à Assad et la monarchie hachémite se tenant à distance malgré l’accueil d’un nombre considérable de réfugiés, l’une des sorties envisageables du statu quo se profile via le Liban.
Le Liban, terrain idéal de confrontation
Pour l’opposition syrienne un affaiblissement du pouvoir central libanais permettrait en effet une plus grande liberté d’action transfrontalière et ouvrirait de facto un vivier non négligeable de combattants potentiels. L’établissement d’une zone de non droit au Nord Liban – à très forte majorité sunnite – se révèlerait en effet stratégiquement et tactiquement favorable à l’opposition syrienne. L’Armée syrienne libre (ASL) est très limitée dans ses mouvements en territoire turc et n’a aucune marge de manœuvre dans les autres pays frontaliers comme l’Irak ou la Jordanie. Le Nord Liban constituerait une zone de repli et d’entraînement pour les combattants syriens ou même libanais et le littoral une source d’approvisionnement en armements.

Du côté du pouvoir syrien, épargner la scène libanaise était une décision stratégique et diplomatique étant donnés les bons augures du gouvernement Mikati et sa coopération au sein des instances internationales. Mais le Liban n’est plus au Conseil de Sécurité et la politique de « neutralité », quoique relative, du gouvernement libanais ne correspond plus aux attentes de Damas.

Par conséquent, le paradoxe d’un gouvernement dominé par la coalition du 8 Mars - régi en sous main par le Hezbollah - garantissant le minimum d’ingérence du régime baathiste a fait son temps. Désormais Damas a besoin d’une implication directe des forces de sécurité libanaises dans la répression des opposants syriens réfugiés au Liban et de leurs soutiens libanais. Avec les dernières déclarations de l’ambassadeur syrien aux Nations unies, on constate la volonté d’impliquer le gouvernement libanais en désignant le pays du Cèdre comme sanctuaire d’Al-Qaïda. Cela en toute connaissance de cause, car toute action répressive des autorités libanaises au Nord Liban sonnerait la fin du gouvernement Mikati et mènera à un vide constitutionnel très dangereux pour la stabilité du pays.

Bachar el-Assad a besoin d’une scène libanaise chaotique, ouverte aux mouvances radicales, pour justifier une répression menée au nom de la lutte anti-terroriste. Les heurts qui ont opposé Palestiniens et armée libanaise dans deux des principaux camps de réfugiés - Nahr-el-Bared dans le Nord et Aïn-el-Heloué dans le Sud – peuvent s’inscrire dans cette logique, étant donné que la carte du « terrorisme palestinien » est le dernier recours d’un régime qui se bat pour sa survie. Le Président syrien s’est d’ailleurs clairement auto-désigné dans son dernier discours comme un « rempart contre le terrorisme », ressassant la vieille rhétorique du despote-partenaire dans la « guerre contre le terrorisme ».
Un pays où les tensions montent
Au Liban, les incidents se sont multipliés d’une manière assez spectaculaire dans un laps de temps assez réduit. Les accrochages les plus violents ont eu lieu à Tripoli deuxième ville du pays, les combats de rue y ont opposé alaouites et sunnites, soutenant respectivement le régime et l’opposition syriens. Différents groupes armés syriens marquent d’ailleurs d’une manière explicite leur soutien aux combattants sunnites. Cependant, les heurts observés à Tarik el-Jdideh, au cœur de Beyrouth, sont plus inquiétants encore car ils signifient que le conflit n’est pas confiné géographiquement au Nord.

A ces confrontations périodiques s’ajoutent une nouvelle dimension du conflit : les prises d’otages transfrontalières entre la Syrie et le Liban, cette fois-ci entre pro-Assad libanais chiites et anti-Assad syriens sunnites. La capture d’un bus de pèlerins libanais chiites - transitant par la Syrie et la Turquie après un séjour en Iran – a rapproché du conflit syrien la communauté chiite libanaise et ses deux principales formations politiques Amal et le Hezbollah.

Le régime syrien pourrait d’ailleurs vouloir impliquer le Parti de Dieu d’une manière directe dans le conflit. Néanmoins, mis à part un soutien rhétorique du Hezbollah à Damas, la Parti de Dieu se maintient à l’écart du brasier syrien, davantage préoccupé par la situation intérieure libanaise.

La tension désormais palpable au niveau régional se traduira inévitablement dans la caisse de résonance libanaise, alors que le niveau de violence augmente et que les soutiens du régime syrien et ses contestataires mènent chacun de leur côté une guerre de survie.


(1) Cette équation a prévalu au début de la contestation en Syrie, mais également en Libye malgré l’intervention de l’OTAN et malgré une guerre civile toujours en cours.