ANALYSES

Assad reprend-t-il l’initiative ?

Tribune
21 février 2012
Par Wassim Nasr, analyste Proche et Moyen-Orient, diplômé d’Iris Sup’

Le fait que certaines localités soient effectivement tombées entre les mains des opposants, pousse certains à compter les jours du régime. Mais ces évènements peuvent cacher un état de fait bien différent.
Si on prend l’exemple de la ville de Zabadani - hâtivement comparée à Benghazi - on réalise qu’il est inconcevable qu’Assad ne puisse reprendre le contrôle de cette ville enclavée à quelques kilomètres de la capitale Damas, proche de la frontière libanaise et jouxtant une zone (côté libanais) sous le contrôle du Front Populaire de Libération de la Palestine-Commandement Général (FPLP-CG) depuis des décennies. (1) alors même que le régime a refusé de céder des villes et des villages aux confins du pays (Jisr-el-Choughour, Hama, Deïr el-Zour,…). Si la 4ème brigade, commandée par Maher el-Assad frère du Président, accepte de négocier son retrait de Zabadani, c’est en sachant que la ville sera facile à reprendre une fois qu’elle aura servi d’ « alibi » pour une campagne militaire sur tout le territoire. Cette campagne militaire d’ampleur nationalea débuté la nuit du 3 au 4 février à Homs (avec le bombardement du quartier de Khaldyé) et se poursuit avec l’offensive pour reprendre Zabadani.
Assad pose les règles du jeu
Tous ces évènements nous amène à constater que le régime baathiste a réussi à conduire les opposants dans l’arène de son choix. Au bout de neuf mois de manifestations pacifiques, Assad a réussi à détourner ses opposants de leur plan initial pour les contraindre à l’opposition armée. (2)
Dès sa première apparition (1er avril 2011) le président syrien n’a pas changé de discours. Il affirme combattre « des terroristes et des bandes armées ». La militarisation de la révolution sert donc en partie les desseins d’Assad.
Ce nouveau paradigme permet au président syrien de reprendre l’initiative sur le terrain. Une partie de la communauté internationale reconnait d’ailleurs que deux camps se battent pour le pouvoir en Syrie. Ce qui en soit est une réussite pour Assad, un tour de force que Mouamar Kadhafi n’a pas réussi : le Guide est resté l’oppresseur et les puissances occidentales ont occulté la réalité d’une guerre civile qui se poursuit aujourd’hui même dans les rues de Tripoli.
L’internationalisation serait-elle la solution ?
Le drame syrien en est à ses premiers épisodes, mais paradoxalement « l’internationalisation » de la question syrienne fera aussi le jeu d’Assad. Le président syrien n’a cessé d’affirmer que son pays faisait face à un complot occidental. Donc si le dossier syrien est saisi par le Conseil de Sécurité - sous la 7ème clause, qui permettrait le recours à la force - Assad aura sa « preuve » que l’ONU toute entière est à la solde des puissances occidentales.
On remarque que les pays arabes où les mouvements révolutionnaires ont réussi sont ceux où la thèse de la « menace extérieure » n’était plus crédible pour la population. Ce fut le cas de la Tunisie, de l’Egypte et même de la Libye, malgré l’intervention de l’OTAN. Tandis que dans les pays pionniers où cette menace était malheureusement « réelle » - comme au Liban en 2005 où les manifestations ont mené au départ de l’armée syrienne après trente ans d’occupation, ou en Iran en 2009 avec la révolution verte - la révolution n’a pas abouti. La Syrie est dans ce même cas de figure : une partie de la population demeure convaincue que le « danger extérieur » est bel et bien réel. En cas d’intervention étrangère, il sera difficile de détourner ceux qui soutiennent Assad, ou même ceux qui n’ont pas encore pris une position, au profit de la révolution. Plus encore, les Chabihas qui se battent pour Assad verront leur « cause » légitimée. On entrera alors dans une guerre civile semblable à celles qui ont ravagé l’Irak ou le Liban.
Finalement, on peut constater que dans le cas de figure actuel, tous les scénarios demeurent possibles. La Syrie n’est qu’au début d’un tunnel, qui s’annonce long, sombre et plein d’embuches. Assad mène la danse à nouveau, suivant ses propres règles, jusque dans l’hémicycle onusien : le représentant de la Syrie aux Nations unies traite de fou « un dirigeant qui bombarde ses villes la veille d’un examen de situation au Conseil de Sécurité » et accuse l’opposition de bombarder Homs « pour influer sur la décision » de ce même Conseil. Au même titre que le meurtre de Gilles Jacquier : ce qui était inconcevable il y a quelques mois relève désormais du possible… Assad sème le doute, il a tout simplement repris l’initiative.
(1)Même après le départ des troupes syriennes en 2005, l’Etat libanais n’a pas réussi à reprendre le contrôle de cette zone qui demeure interdite aux forces de l’ordre libanaises.
(2)Les autorités algériennes ont usé des mêmes stratagèmes dans les années 1990 pour pousser le Front Islamique du Salut (FIS) à la confrontation armée. Le pouvoir algérien, sachant que la bataille politique était perdue, s'est engagé, entraînant ses opposants avec lui, dans une bataille « sécuritaire », qu'il était sûr de gagner.


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