ANALYSES

Ils ont filmé la guerre en Afghanistan

Tribune
26 janvier 2012
Par Florent Barnades, assistant de recherche à l’IRIS
Concernant la relation entre l’armée et les médias, il n’y a eu finalement que peu de changement depuis la première guerre du Golfe. Le système d’immersion ( pool ou embedded ) a seulement été massifié tant pour la presse écrite, la photographie ou la télévision. Dans leur grande majorité, les reportages sont sensiblement les mêmes. Les journalistes suivent la vie des troupes. La population locale appartient au décor hostile. Ils évoluent de green zones en base avancée dans des convois protégés. Leur vision est restreinte par l’insécurité du terrain : enlèvement, mines, racket… mais aussi par une guerre où le corps à corps est de plus en plus rares. L’usage des armes guidées a transformé le champ de bataille et les images de guerre proviennent des capteurs des drones, des hélicoptères ou des blindés qui opèrent à longue distance. Ces images fournies par les Etats-majors sont surtout utiles pour montrer la précision des frappes. Le journalisme de guerre en Afghanistan a été condamné à rapporter une vision très partielle du conflit malgré des exceptions de grande qualité(1). Les reportages sont formatés. Les morts sont toujours glorieux et les blessés récupèrent vite(2). L’ embedded est un exercice journalistique convenu dont le résultat lisse peut trouver sa place entre une page de sports et une publicité.
Le conflit afghan a aussi fourni des témoignages à part sur la réalité de la guerre. Trois « objets » uniques en leur genre. Il s’agit de matériel brut, d’images comme les ont vues les hommes sur le terrain. Il ne s’agit pas de journalisme. Il n’y a pas de distanciation entre le preneur d’image et la réalité. Alors que l’ embedded va rester conventionnel et montrer des archétypes de l’action militaire, ces « objets » sont sans concession. Le premier est un reportage réalisé par le photographe Tim Hetherington (tué en avril 2011 en Libye) et Sebastian Junger. Restrepo porte sur quinze mois de déploiement dans une base avancée dans la vallée de Korengal, qui contrôle l’entrée de l’Afghanistan depuis le Pakistan. Après un temps si long passé aux côtés des soldats, les deux journalistes sont devenus des hommes de troupes. Ils se sont effacés derrière leurs images. Le second, Armadillo , a été réalisé par Janus Metz qui a suivi des soldats danois dans la province d’Helmand. Le dernier est français et s’intitule C’est pas le pied la guerre ? Il a été « tourné » par deux soldats français, Tony et Maxime. Ces documentaires ont profité des progrès de la miniaturisation des caméras Haute Définition. Elles peuvent être fixées sur le casque des soldats et « voir » ce que le soldat voit. Cette même technologie a permis au président Obama et son équipe de suivre l’opération Neptune Spear qui a abouti à l’exécution de Ben Laden. Pour la première fois, le spectateur découvre ce que l’on appelle la vision subjective du soldat. C’est la force et l’intérêt de ces « objets » : ni misérabilisme ni glorification, la vue à la première personne comme pour les jeux vidéo ( First Person Shooting , FPS). Le quotidien se déploie dans son ennui : l’attente dans la base, les patrouilles où rien ne se passent, les exercices, les briefings, la vie de cantonnement… La guerre vue de l’intérieur.
Lorsque l’action s’engage, que voit le soldat sur le terrain afghan ? Rien ou presque. Un scénario se répète quel que soit le lieu ou la saison. Les embuscades tendues par les insurgés clouent les hommes au sol ou derrière des murs. Ils répliquent sans voir la cible. Incapables de faire cesser le tir ennemi, ils attendent l’appui feu aérien ou artillerie. Face aux kalachnikovs et aux RPG de l’époque soviétiques, les armées occidentales sont dotées de capacité de ciblage et d’une puissance de feu énorme. L’image est saisissante : un jeune soldat français son FAMAS sur les genoux contemple le village en contrebas d’où venaient les tirs des insurgés. Un avion passe et le village brûle. Regardant la caméra, il lance « C’est pas le pied la guerre ? ». Dans Armadillo , deux soldats lancent leur grenade un peu au hasard et blessent les insurgés. Ils vident leurs chargeurs sur les agonisants et répètent en boucle leur fait d’armes à tous ceux qu’ils croisent. L’information déformée arrive au Danemark : les soldats en Afghanistan achèvent les blessés. Malaise dans l’unité, les officiers tentent de recadrer.

C’est une des leçons de ces objets. Ceux qui sont au pays ne peuvent pas comprendre ce qui se passe sur place. C’est la dichotomie fondamentale d’expérience entre « ceux du front » et ceux « au pays ». Les soldats en Afghanistan vivent et subissent le danger (2 876 morts depuis 2001 sans compter les très nombreux blessés et mutilés). La guerre a une réalité que les reportages des médias « classiques » de presse ou télé n’arrivent pas à rendre : la répétition des sujets depuis 10 ans et leur traitement formaté par l’embedded empêchent de rendre la réelle émotion que vivent les soldats.

C’est la force de ces trois « objets » bruts : Restrepo , Armadillo et C’est pas le pied la guerre ? redonnent de la chair au conflit afghan. On évoque souvent l’Afghanistan comme une guerre oubliée de l’opinion publique. Les responsables politiques des pays engagés ne souhaitent pas réellement que leurs électeurs s’intéressent à cette question face à l’échec irrémédiable de la Coalition, surtout en période électorale. Les « âmes et les cœurs » de la population ne sont pas gagnés. Le pouvoir politique locale miné par la corruption et l’argent de l’opium ne survit que grâce à la présence occidentale. Les récentes attaques contre des soldats français ont montré les failles de l’Armée Nationale Afghane (ANA) infiltrée par des insurgés. Ces trois objets médiatiques rappellent une évidence : la guerre en Afghanistan est un Vietnam pour les pays engagés. Une impossible victoire militaire et une défaite stratégique à terme. Une fois le retrait des troupes effectué, combien de temps faudra-t-il pour assister à nouveau à la chute de Saïgon ?

(1) On peut évoquer entre autre les reportages depuis 1979 de Reza.
(2) Reportage TF1 soldats US blessé par une mine daté du 7 février 2011
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