ANALYSES

2012, Quo vadis, Amérique Latine ?

Tribune
5 janvier 2012
L’universalité relative du calendrier grégorien et des rituels journalistiques qui l’accompagnent, forcent le consentement et l’entendement. Quo vadis donc l’Amérique latine, en 2012 ? Tout est dans les relations internationales question d’équilibres. Les poids et contrepoids actuels vont-ils se perpétuer ? Ou vont-ils le faire avec quelques bémols susceptibles de faire bouger quelques lignes sans affecter l’architecture globale ? Y aura-t-il quelque rupture, partielle ou substantielle ? La société interaméricaine comme le concert des nations est en mouvement permanent. Le va et vient des acteurs étatiques, et des groupes non gouvernementaux, qu’ils soient légaux ou non, bouscule en permanence les systèmes apparemment les plus solides. Ces derniers ont bien sûr une capacité de résistance... jusqu’à un certain point.

Les dirigeants de ce sous-continent démocratique sont périodiquement soumis à réélection. Les enjeux de ces consultations se sont depuis quelques années radicalisés. Une gauche nationaliste a conquis en dominos, la majorité des pays. Les relégués, libéraux plus ou moins liés aux Etats-Unis, ont durci leurs récits politiques et leurs stratégies. Mais 2012 ne sera pas un grand millésime ouvert aux alternances électorales d’envergure. Seuls les électeurs du Mexique et du Venezuela sont appelés aux urnes. Au Mexique la majorité conservatrice au pouvoir, le PAN, le Parti d’action nationale, est donnée perdante aux présidentielles de juillet. Mais l’éventuelle alternance annoncée en faveur du PRI, le Parti de la révolution institutionnelle, n’annonce pas de remise en cause diplomatique. En revanche , l’usure du pouvoir vénézuélien, usure du modèle « bolivarien », comme fatigue physique du chef de l’Etat sortant, Hugo Chavez, ouvrent des perspectives aux opposants qui ont constitué un cartel des non.

Certes Argentine, Bolivie, Brésil, Equateur, Nicaragua ont renouvelé ces derniers mois les mandats des sortants, représentatifs d’une diversité nationaliste. Certes le Pérou est venu grossir en 2011 le cercle des Etats souverainistes. Certes la conjoncture économique bien qu’un tantinet érodée par le climat européen et étasunien, reste étonnamment favorable. La croissance, générale, dynamise le marché de l’emploi et réduit, un peu, les inégalités. Certes la coordination latine dépasse désormais les frontières idéologiques. L’Union des nations d’Amérique du Sud a trouvé un rythme de croisière en associant les frères ennemis colombien et vénézuélien. Et 33 pays des Amériques ont décidé en 2011 d’organiser leurs convergences au sein de la Communauté des Etats d’Amérique latine et de la Caraïbe, ou CELAC, qui tout en excluant Canada et Etats-Unis fait abstraction des orientations des uns et des autres.

Il conviendra pourtant de suivre avec attention la campagne électorale vénézuélienne d’octobre 2012. Une victoire des opposants ouvrirait en effet une brèche au système continental, tel que nous le connaissons, en dépit du périmètre somme toute modeste, démographique et économique du Venezuela. Depuis 1999, date de la première victoire électorale du colonel Hugo Chavez, le Venezuela symbolise la contestation de l’ordre international tel qu’il est conçu à Washington. Ses ressources pétrolières et gazières ont été mises au service d’une diplomatie activement contestataire. Le Venezuela est aujourd’hui au cœur d’un réseau institutionnel multiforme. Il est au centre d’un noyau interaméricain de neuf membres, l’Alliance des peuples de notre Amérique, ou ALBA ; au centre d’organismes de coopération pétrolière comme Petrocaribe ; au centre d’une anti CNN, Telesur. Or on le sait le cartel des opposants a un double dénominateur commun, dissolvant : son anti-chavisme et ses relations préférentielles avec les Etats-Unis. Une victoire éventuelle de l’opposition aurait donc comme conséquence diplomatique prévisible, le démantèlement de l’ALBA, ainsi que celui de ses organismes associés.

Les jeux pour autant ne sont pas définitivement faits. La campagne électorale n’a pas vraiment commencé. Mais il y a là un vrai et fort élément de nature à rompre les équilibres interaméricains existant, des équilibres nettement favorables ces dernières années au camp souverainiste. Si cette hypothèse qu’il convient d’ores et déjà de programmer comme possible, venait à se réaliser, elle bouleverserait la donne. Le camp des pro-Américains en sortirait renforcé. Le Venezuela en attente d’adhésion au sein du Mercosur depuis cinq ans entrerait dans cette enceinte. Les membres orphelins de l’ALBA, -Bolivie, Cuba, Equateur, Nicaragua-, et le Brésil auraient alors à redéfinir l’horizon de leurs convergences.

Une éventuelle alternance en France pourrait aider à cette redéfinition. Variable d’ajustement médiatique et électorale des présidents français depuis quelques années, l’Amérique latine s’est éloignée de la France. Commencé par un grand froid avec la Colombie, Etat pourtant proche idéologiquement, le quinquennat de Nicolas Sarkozy s’achève en rupture avec le Mexique et l’Uruguay, et en dent de scie avec Panama. Les clins d’œil en direction du Venezuela ne sont plus de mise depuis la libération d’Ingrid Betancourt par l’armée colombienne. Et l’accord stratégique signé une veille de Noël 2008 à Rio avec le Brésil aura duré le temps des premiers contrats d’armements. Il y aurait là, dans ce désert diplomatique, pour le candidat d’opposition aujourd’hui le mieux placé, le socialiste François Hollande, un incontestable espace d’intérêt mutuel à prospecter.
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