ANALYSES

Du faux chocolat et de l’islam politique

Tribune
1 décembre 2011
Par Patrycja Sasnal, Analyste, Polish Institute of International Affairs
Les comparaisons faites entre la transition polonaise en 1989 et la révolution égyptienne de 2011 ne sont pas évidentes. Telles des pommes et des oranges, elles ont peu de similitudes mais restent néanmoins toutes deux des fruits. Concrètement, l’Egypte et la Pologne ont en commun d’être des sociétés intimement religieuses ayant réussi à venir à bout de systèmes politiques oppressifs de façon pacifique.

En Pologne, cela se réalisa lors de la « Table Ronde » de 1989 lorsque l’opposition prit place aux côtés de représentants du régime, en présence de l’Eglise catholique, afin de se mettre d’accord sur des élections législatives semi-libres. En Egypte, un mouvement populaire incluant toutes les tendances politiques et forces sociales évinça le président alors en place et insuffla à l’armée ses aspirations pro-démocratiques.

Outre les différences, les raisons qui sont à l’origine des révolutions présentent des similitudes. Le facteur interne ayant conduit au changement en Pologne fut la situation économique catastrophique : «Du pain et la liberté » était le slogan des manifestants dans les années 80 (référence aux émeutes réclamant du pain en Egypte dans les années 70). Il n’y avait littéralement plus rien dans les rayons des magasins mais ils restaient néanmoins ouverts.

Mon seul souvenir d’enfance relatif au chocolat est lié à l’inexplicable invention maternelle d’une substance qui n’avait de chocolat que la texture et la couleur.

Mais à la fin des années 80, le régime polonais s’essaya aux réformes, sans succès. Le bruit des protestations sociales grossissait jour après jour. Le même schéma s’est reproduit tout au long de la dernière décennie en Egypte. Bien que l’économie égyptienne ne soit pas entièrement centralisée, le niveau de pauvreté et la révolte sociale répétaient l’histoire polonaise, les réformes économiques en moins.

Les Egyptiens, tout comme ma mère et la population polonaise, voulaient retrouver leur dignité.

La religiosité des sociétés et la politisation de la religion ont en partie inspiré cette quête. Je n’entends pas comparer l’Eglise Catholique et les Frères Musulmans en tant que tel, ni ignorer les différences frappantes entre l’islam et le christianisme mais certains parallèles et points intéressants méritent d’être mis en évidence.

Origines et émeutes
Selon les statistiques, 96% des Polonais déclarent pratiquer et donc être catholiques tout comme 98% des Egyptiens. Ensuite, que ce soit en Pologne ou en Egypte, les deux régimes craignent le pouvoir religieux. En Egypte, cette peur était dissimulée derrière l’islam officiel exercé par l’intermédiaire d’Al-Azhar (bien que la plus importante Mosquée se soit rarement engagée politiquement et servait ouvertement le pouvoir étatique) et était combattue via la répression des Frères Musulmans.

Le spécialiste des questions liées à l’Orient, feu Maxime Rodinson, distinguait deux types d’islam : « l’officiel », c'est-à-dire celui contrôlé par l’Etat et le « populaire », c'est-à-dire celui du peuple, or la distinction s’applique difficilement au cas égyptien. Les Frères Musulmans ont réussi à s’immiscer entre les deux entités et c’est bien là leur force.

Ils ont trouvé un moyen d’agir au sein du système remportant ainsi un nombre important de sièges au Parlement et, parallèlement, ils n’ont cessé de s’incarner comme les ardents défenseurs de la lutte contre le régime. Cet entre-deux a permis à leur politique d’être la plus flexible possible, avantage considérable par les temps qui courent.

En Pologne, pendant une bonne partie de l’ère communiste, l’Eglise catholique, bien qu’opposée au régime, fonctionna de façon autonome jusqu'à ce qu’elle soit engagée dans le débat politique et social, principalement après 1978 lorsqu’un polonais fut nommé Pape.

Sur la vague des protestations ouvrières en 1980, on vit naître Solidarnosc, amalgame étrange de syndicalistes, de partisans de gauche et d’autres activités associés avec l’Eglise catholique. On observera plus tard en Egypte la naissance similaire du mouvement populaire « Kefaya », incluant des partisans de gauche et des activistes islamistes.

Du point de vue polonais, le catholicisme fut à l’origine même de la notion de « nation polonaise » : le concept de « solidarité » est lié à celui du « bon vieux temps » qui caractérisait la Pologne d’avant guerre. Le pays retrouva son indépendance en 1918 après 123 ans d’abnégation nationale. L’Egypte, quant à elle, attendit 121 ans après l’invasion de Napoléon pour reconquérir son indépendance suite à la révolution de 1919 et se débarrasser du joug colonial britannique.

La comparaison est peut-être trop simpliste mais il y avait certainement en substance dans le sentiment national égyptien l’idée d’être, de facto, les leaders du monde arabe.

Les racines religieuses sont profondes. Même si aujourd’hui la majorité des Egyptiens ne semble pas en accord avec l’idéologie des Frères Musulmans, ils ne la critiquent pas ouvertement, en raison de la haute estime dont jouit le mouvement et parce qu’ils risqueraient d’être mis sur un pied d’égalité avec le régime.

De même en Pologne, le respect et l’engagement politique du côté de l’opposition ont permis à l’Eglise catholique de jouer un rôle décisif lors de la transition. Elle fut conviée à la Table Ronde comme observateur et soutint les réformes qui suivirent. Elle donna même à la révolution un parfum de moral. Après une courte période durant laquelle tous était unis contre le régime, la scène politique redevint pluraliste.

1989 versus 2011
De prime abord, le processus transitionnel démocratique évoque le conflit. Les anciennes associations éclatent et chaque groupe privilégie la protection de ses intérêts. Les nouveaux partis, sans expérience, fondent la plupart du temps leur idéologie sur des maux sociaux basiques.

En Pologne, les conditions de vie se détériorèrent de façon dramatique après 1989. On passa d’un taux de chômage pratiquement nul à un taux avoisinant les 11% en 1991 et le taux d’inflation atteignit les 150% en un an seulement. Sur le court terme, on doit s’attendre à des difficultés économiques encore plus importantes en Egypte. En fait, on y est déjà confronté. Les problèmes sociodémographiques du pays sont encore plus grands que ceux de la Pologne de 1989.

Or le danger ici résulte de la facilité qu’ont les religieux politisés à conquérir les plus démunis. Par nostalgie à l’égard du « bon vieux temps », certains pourraient même soutenir l’ancien parti du président Moubarak, le NDP tout comme nombre de Polonais se sont raccrochés aux anciennes élites communistes. Etant donné la tournure pro-sociale que prend le parti des Frères Musulmans, d’autres pourraient faire le choix de voter pour eux. En Pologne, malgré l’Union Chrétienne Nationale, parti radical catholique, une frange marginale issue de la fédération Solidarité (Solidarnosc), remporta 8.7% des votes en 1991.

Cela est déterminant pour le futur proche de l’Egypte puisque la nature du système juridique et éducatif du pays sera au cœur du débat très prochainement (66% des Egyptiens estiment que la Charia doit être la seule source de droit au sein de l’Etat.)

Les problématiques liées à la sécularisation sont celles qui présentent le plus de dissonances. En Pologne, elles furent vite résolues. En 1990, la religion catholique fit son apparition dans les écoles publiques à raison de deux cours par semaine pendant 12 ans. En 1993, l’avortement devint illégal. Ces deux éléments furent les gains immédiats de l’influence politique et sociale exercée par l’Eglise.

En Egypte, l’impact de la religion sur le domaine religieux dépendra de l’interaction entre Al-Azhar et les Frères Musulmans. Traditionnellement, les deux entités sont opposées. Sheik Ahmed el-Tayeb, l’imam d’Al-Azhar, doit faire preuve de courage eu égard à la restauration du statut des institutions. S’il y parvient, la période transitoire devrait lui laisser cette opportunité ; il contrebalancerait alors le poids des Frères Musulmans, donnant ainsi à la scène religieuse une tonalité plurielle saine.

C’est le laïc qui protège la politique de la religion. Handicapée par des années de marginalisation, l’opposition séculaire doit se mobiliser et s’organiser rapidement. En Pologne, après la transition, les politiciens issus de la rue constatèrent une scission au sein de Solidarnosc entraînant alors l’émergence d’une centaine de minuscules partis et l’apparition du populisme. La politisation de l’Eglise se mua en des cas extrêmes dont l’exemple type est la popularité de la station de radio chauviniste, catholique et antisémite, Radio MAryja.
Argent et alphabétisation
Mais, au fil du temps, la société polonaise se modernisa et s’enrichit. A la fin des années 90 et au début des années 2000, l’Eglise catholique lutta pour trouver sa place au sein de la sphère publique.

Ce dont l’Egypte a vraiment besoin désormais est la mise en place d’une équipe de technocrates rapide et performante qui pourrait au moins partiellement contenir le mécontentement populaire. Cela serait la meilleure défense contre une politisation croissante de la religion. Plus tard, une fois les conditions de vie améliorées, une nouvelle génération verra le jour au cœur de la vie publique et celle-ci sera probablement plus laïque.

Mais pour le moment, les Egyptiens deviennent de plus en plus religieux. Ce qui n’est pas tellement surprenant au regard du taux d’alphabétisation qui ne dépasse pas les 66% (en 1989, il était de 99% en Pologne). L’avantage des forces laïques pourraient être encore plus affaiblies par des acteurs extérieurs. Suite à la réponse floue du président américain, Barack Obama, à l’égard des protestations, les Egyptiens ne se sentent pas soutenus par l’Occident. Que cela fut véridique ou non, les Polonais étaient convaincus d’avoir le soutien des Américain et des Occidentaux.

Mise à part la Turquie, sur qui peuvent en effet compter les Egyptiens ? Ces derniers risquent d’abord de se raccrocher aux Frères Musulmans. Est-il nécessaire de parier sur la nature laïque des politiciens égyptiens uniquement parce que leurs jeunes utilisent Facebook ?

Si la Pologne doit servir de leçon, en tant que pays qui voulait vraiment s’occidentaliser mais qui a fini par se battre contre sa propre religiosité, il semble qu’en Egypte la religion ne restera pas uniquement dans la sphère publique et dans la vie politique mais va y prospérer, du moins au début.
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