ANALYSES

Singapour : « La continuité paraît devoir l’emporter sur le changement.»

Tribune
20 mai 2011
Comment peut-on expliquer la réussite économique de Singapour ?
Ce n’est pas un phénomène récent. En une cinquantaine d’années, avec la construction de multiples infrastructures (aéroport, transports terrestres, métro, développement de l’infrastructure portuaire), Singapour est devenu un des pôles mondiaux dans les industries de pointe. La cité est en réalité un pôle de développement depuis son retour sur la scène mondiale (après environ un siècle et demi d’éclipse) en 1819 quand le Singapour moderne fut fondé par Sir Thomas Stamford Raffles au nom de la Compagnie britannique des Indes orientales. Sous la domination de Londres, Singapour s’est très vite érigé, dès les années 1820, comme le principal port, non seulement de la péninsule malaise, mais de toute l’Asie du Sud-Est. De là étaient exportées vers le reste du monde les matières premières de Malaisie et des Indes néerlandaises (actuelle Indonésie). C’est également à Singapour qu’arrivaient des millions d’immigrants chinois et indiens qui repartaient ensuite travailler dans les mines et les plantations de toute la région. La prospérité singapourienne est donc ancienne. Il y a eu malgré tout un moment d’éclipse entre les années 30 et 60, essentiellement pour des raisons politiques, accentuées par la grande crise des années 30. La Seconde guerre mondiale et l’occupation japonaise furent des moments dramatiques. Puis la guerre civile en Chine, suivie de sa fermeture au reste du monde, privèrent le pays à la fois de main d’œuvre et d’un certain nombre de débouchés importants. Le nationalisme ombrageux des voisins malaysien et indonésien nouvellement indépendants fit le reste.
L’indépendance, obtenue en 1965, permit au gouvernement du People’s Action Party (PAP) de relancer l’économie. Celle-ci se fonde alors essentiellement sur des industries d’exportation, qui ont la particularité d’être en très grande majorité des industries aux mains de capitaux étrangers, autrement dit des succursales de multinationales américaines, japonaises et européennes. Les sociétés étrangères ont toujours joué un rôle déterminant à Singapour, en symbiose d’ailleurs avec l’Etat singapourien, lui aussi très actif, alors que le capital privé local a toujours été à la traine. Le fait même qu’il s’agisse de sociétés qui n’étaient pas basées à Singapour a fait en sorte que le gouvernement, à tort ou à raison, a cru bon de maintenir une pression extrêmement forte sur la main d’œuvre avec l’interdiction de grèves depuis la fin des années 60. Toutes positions radicales étaient proscrites, ce qui a entraîné l’emprisonnement de nombreux militants communistes, parti très puissant malgré sa clandestinité dans les années 30-60.
Les syndicats indépendants sont également interdits et les syndicats autorisés n’organisent jamais de mouvements sociaux. Il existe même une médaille du travail pour les salariés les plus méritants, ce qui rappelle presque le stakhanovisme soviétique. Cette économie performante, aujourd’hui très orientée sur les exportations high-tech avec une forte présence de sociétés étrangères, représente un mélange d’un très haut niveau de développement économique et social et du maintien d’un autoritarisme, qui, par certains côtés, peut paraître d’un autre âge.

Cette réussite s’est-elle faite au détriment des libertés ?
Singapour est une sorte d’exception sur la scène à la fois asiatique et mondiale. A ma connaissance, si on met à part quelques petits pays très particuliers qui ne doivent leur richesse qu’au pétrole, Singapour est le seul pays que l’on peut considérer comme étant une économie développée, avec une population qui jouit d’un niveau de vie comparable à celui des pays les plus avancés, mais qui garde un régime autoritaire. Ceci alors même que des pays comme la Corée du Sud et Taïwan, auxquels on a souvent comparé Singapour, ont connu une phase identique, qu’on a parfois appelé « développementisme autoritaire » jusqu’à la fin des années 80, mais qui, en quelques années seulement, se sont démocratisées de façon spectaculaire. Aujourd’hui ces pays ont chacun connu plusieurs alternances politiques alors que Singapour continue d’avoir un régime autoritaire. Le même parti politique et, pour partie, les mêmes hommes sont en place depuis 52 ans.
Le PAP gagne en effet les Législatives –les premières au suffrage universel- en 1959, et occupe le pouvoir depuis sans discontinuité. Il y a certes des élections régulières, tous les quatre ou cinq ans, mais qui débouchent irrémédiablement sur le même résultat. Cela est largement dû, à la fois à la concentration de la quasi-totalité des médias dans les mains de l’Etat, mais également à une politique de harcèlement systématique contre les opposants. Dès lors que ces derniers émettent des critiques un petit peu trop appuyées à l’encontre du pouvoir, ils se font régulièrement poursuivre devant les tribunaux pour diffamation, condamnés à de très lourdes amendes qui mènent parfois leur parti à la banqueroute, et sont même contraints dans certains cas de s’exiler pour échapper à ces harcèlements constants. Le pays est donc incontestablement autoritaire, même si c’est un autoritarisme relatif comparé à la Corée du Nord ou même la Chine. Il y a malgré tout une certaine liberté d’expression, une liberté de critique même, mais à condition qu’on ne touche pas trop à ce qui concerne la famille régnante et le cœur du système politique.

Qu’incarne Lee Kuan Yew dans la Cité-Etat ?
Il est le père fondateur, celui qui a, très jeune, donné naissance à ce règne continu du PAP. Il est arrivé au pouvoir en 1959, alors que le pays ne jouissait encore que d’une autonomie interne au sein de l’Empire britannique. Devenu Premier ministre à l’âge de 35 ans, il est toujours à la tête de la Cité-Etat à 87 ans. Premier ministre jusqu’en 1991, il a ensuite exercé différents postes, toujours importants au sein du gouvernement singapourien, d’abord comme Senior Minister et désormais comme Minister Mentor , titre un peu étrange, qui, comme son nom l’indique, recouvre un rôle de mentor pour les ministres en place. Même si il ne s’occupait plus quotidiennement des dossiers, son avis prévalait, ou était tout du moins extrêmement écouté. Il ne se gênait pas, par exemple, pour dire ce qu’il pensait des conflits ou des tensions avec les pays voisins, comme ce fut le cas assez récemment avec des remarques désobligeantes vis-à-vis de la Malaysia. C’est une personnalité quasi-inattaquable : l’opposition, qui s’est présentée dans presque toutes les circonscriptions, s’est abstenue de d’opposer un concurrent à Lee Kuan Yew dans sa circonscription. Ce dernier a pu, comme à son habitude, revenir au Parlement sans même avoir eu à subir un véritable combat électoral. Ces succès électoraux ne sont pas non plus immérités. Deux caractéristiques maintiennent en effet le niveau de prestige de ce gouvernement. D’une part une recherche constante de l’efficacité qui porte ses fruits, même si elle se fait parfois au prix d’un manque de libertés politiques, et d’autre part une assez grande honnêteté. Le pouvoir est en effet assez peu corrompu, même si, dans les quinze dernières années, un certain nombre d’affaires ont légèrement entaché la réputation de l’Etat en général, et de la famille dirigeante en particulier. On voit en elle des gens qui certes s’enrichissent, mais dont la préoccupation essentielle continue à être semble-t-il celle de la prospérité nationale. Parmi une population assez pragmatique, dont le niveau de vie s’est quand même beaucoup amélioré, le régime garde une très solide assise de popularité et de respect.

Comment se sont déroulées les élections législatives ? Peut-on comparer la contestation politique observée à un début de « printemps arabe » ?
On en est très, loin et il ne faut pas prendre le régime singapourien pour un régime kleptocratique, tel qu’étaient ou sont toujours un certain nombre de régimes arabes. La population singapourienne n’est ni désespérée, ni prête à descendre massivement dans la rue. Le chômage est à un niveau extrêmement faible à Singapour, les diplômés trouvent facilement à s’engager, le niveau de vie reste globalement élevé, même si les contrastes sociaux se sont accrus. Aucun signe, ni dans la population ni dans le discours des partis d’opposition, ne montre une volonté de remise en cause des fondements du système politique. On ne conteste toujours pas la figure quasi mythique de Lee Kuan Yew, l’opposition elle-même ne remet jamais en cause la validité des résultats électoraux, ni la légitimité du pouvoir en place, encore moins le socle économique de fond sur lequel est bâti Singapour (qu’on peut qualifier de système libéral interventionniste : libéral du point de vue des investissements étrangers, interventionniste par la puissance des sociétés d’Etat).
On ne peut pas non plus vraiment dire qu’il y ait eu une poussée sensationnelle de l’opposition. Même si elle s’est quelque peu renforcée –de 6%-, elle rassemble seulement 40% des votes contre 60% pour le PAP. Les dernières élections compétitives où il y avait une forte opposition remontent à 1963, mais, depuis, le PAP a obtenu entre 60 et 75% des voix. A Singapour, le système électoral est d’inspiration britannique : majoritaire à un seul tour, ce qui avantage le parti le plus puissant. De plus, comme au Japon, la plupart des circonscriptions sont à candidats multiples. On y trouve trois à six députés, et le parti qui arrive en tête remporte la totalité des sièges. Dans un pays où un parti domine largement les autres, ce système lui assure une majorité écrasante. Cela a encore été le cas cette fois-ci puisque il y a seulement 6 députés d’opposition élus contre 81 pour le PAP. Néanmoins, une circonscription multiple regroupant 6% de la population globale a créé la surprise puisque l’opposition y est arrivée en tête, pour la première fois. Grâce à cette victoire, l’opposition a pu envoyer d’un coup 5 membres au Parlement.
A noter que cette circonscription est un secteur de Singapour où les Malais, qui représentent globalement environ 15% de la population, sont surreprésentés. Cela semble prouver une mobilisation en direction de l’opposition plus forte qu’auparavant de la part de la communauté malaise, qui est une minorité assez défavorisée, exclue des bons postes, de la possibilité d’entrer dans les couches élitaires, etc. Cette minorité semble de plus en plus rétive, voire hostile au Parti au pouvoir, ce qui devrait être un signe d’alarme pour ce dernier.

Qu’est-ce que l’opposition et les gens qui ont voté pour elle reprochaient concrètement au parti en place ?
Il y a trois thèmes qui ont contribué à cette petite désaffection vis-à-vis du PAP, qui a d’ailleurs lui-même reconnu qu’il s’agissait de réels problèmes.
La première chose est l’inflation qui ne discontinue pas, et est assez forte (5% l’an selon les chiffres officiels). Certains biens de consommations courants sont extrêmement chers, voire hors d’atteinte pour les plus pauvres des Singapouriens.
Le second point, lié au premier, est la forte accentuation des contrastes sociaux, depuis au moins une quinzaine d’années. Singapour avait été, lors de sa période d’essor économique et malgré la pression sur les salaires, une société relativement égalitaire. Or, comme dans beaucoup d’autres pays, la libéralisation économique et le poids très important pris par le secteur financier ont considérablement accru les inégalités de salaires. La partie la plus modeste de la population voit ses revenus stagner, alors que la partie la plus aisée, la plus éduquée, la plus internationalisée, a vu, au contraire, ses revenus augmenter dans des proportions considérables depuis dix ans.
Enfin, le troisième sujet de mécontentement est lié à l’immigration. Paradoxalement, l’opposition, qui pourrait paraître de gauche selon des critères européens, reproche au pouvoir d’être trop laxiste vis-à-vis de l’immigration. Il est vrai que Singapour est l’une des sociétés au monde qui connaît la plus grande proportion de population étrangère (environ 25% des résidents à Singapour). Outre les cadres, expatriés surtout occidentaux ou japonais, il y a énormément d’ouvriers non qualifiés, qui viennent du Bangladesh, du Sri Lanka, de Chine, etc., et qui sont considérés par une partie des Singapouriens comme une éventuelle menace pour leur emploi (le chômage n’est pas actuellement un problème), mais surtout comme un facteur de pression à la baisse sur les salaires. Ils contribueraient ainsi à accroître les contrastes sociaux. Ces immigrés sont pourtant devenus totalement indispensables à la marche de l’économie singapourienne, que ce soit au niveau de la domesticité (pour les Philippines), des ouvriers du bâtiment (originaires le plus souvent du sous-continent indien), des industries, etc. Ces étrangers sont, en outre, relativement mal traités. Ils n’ont pas le droit d’être au chômage, ils n’ont pas le droit au regroupement familial, sauf dans des cas extrêmement rares. De même, les mariages entre Singapouriens et étrangers sont assez sévèrement réglementés. C’est donc un problème qui semble prendre de plus en plus d’importance sur le plan politique.

Au vu des résultats des élections, peut-on dire que Singapour progresse vers la démocratie ?
Les signes sont quelques peu ambigus. Il faut rester prudent. Depuis le départ de Lee Kwan Yew de la tête du gouvernement en 1991, il y a eu, de manière constante, des petits progrès vers la démocratie. Le pouvoir est plus à l’écoute, les possibilités d’expression sont plus grandes, non seulement sur internet mais également dans les journaux (dans le courrier des lecteurs notamment). On constate davantage de consultation de la société civile. Il n’y a plus aujourd’hui les centaines de prisonniers politiques qui moisissaient dans des cellules pour des durées indéterminées. Les progrès ne sont pas spectaculaires. Ce sont en fait des petits pas, avec des possibilités de retour en arrière, comme après 2001, où la crainte du terrorisme malais a entraîné des mesures répressives.
Ce que je considère comme le signe le plus intéressant, est qu’à l’intérieur de l’opposition un mouvement semble clairement l’emporter sur les autres. L’opposition était en effet non seulement minoritaire, mais également très éclatée. Désormais le Workers Party paraît l’emporter : il n’a obtenu qu’un peu plus de 12% des voix, mais 46% là où il se présentait (l’opposition se répartit les circonscriptions), plus de 5% de plus que ses opposants. Cela lui a permis d’obtenir, en plus de six élus, deux des trois opposants nommés au Parlement en tant que « meilleurs battus » L’opposant jusqu’à présent le plus populaire, qui relevait d’un autre parti, a été battu. Son groupe politique se retrouve même exclu du parlement, alors qu’il y était présent depuis une vingtaine d’années. Ce n’est pas un gain spectaculaire pour le Workers Party, mais c’est une avancée significative vers la constitution d’une éventuelle opposition unifiée. Celle-ci pourrait alors représenter un défi plus important pour le parti au pouvoir.

La démission de Lee Kuan Yew, il y a quelques jours, signifie-t-elle que le pouvoir prend réellement en considération les aspirations des Singapouriens ?
D’abord il n’a pas tout quitté : il reste membre du nouveau Parlement. Et gageons qu’il se fera encore entendre. Ceci dit, il est vrai que sa décision (apparemment prise spontanément : le Premier ministre ne l’a pas encore acceptée) de ne pas faire partie du nouveau gouvernement était inattendue. Il l’a présentée comme un acte de confiance à l’égard de la jeune génération de dirigeants, mais aussi – c’est significatif - comme une prise en compte de la volonté des jeunes électeurs d’avoir un gouvernement plus ouvert et participatif, davantage à l’écoute de ce qui se dit et s’échange, en particulier sur Facebook (3 millions de comptes sur 5 millions d’habitants), et Twitter (900 000 abonnés). L’effacement de « Papa sait tout » ne peut que favoriser pareille évolution, au moins au plan symbolique. On peut donc y voir une forme de conséquence de l’avancée de l’opposition.
Il reste que le présent chef du gouvernement, depuis 2004, est son fils très fidèle, Lee Hsien Loong, et que Lee père a obtenu que s’en aille avec lui son successeur, le Senior Minister Goh Chok Tong, pourtant âgé de 69 ans seulement, et qui a laissé l’image d’un dirigeant relativement ouvert et tolérant. Les signaux sont donc ambigus, et la continuité paraît devoir l’emporter sur le changement.