ANALYSES

Chaises musicales entre Washington et Kaboul

Tribune
29 avril 2011
Par [Charlotte Lepri->http://www.iris-france.org/cv.php?fichier=cv/cv&nom=chlepri], chercheur à l’IRIS
A la place de Robert Gates est nommé Leon Panetta, jusque-là directeur de la CIA. Leon Panetta a donc réussi à gagner la confiance du Président et à évincer les nombreux aspirants au poste en s’imposant comme le choix logique pour succéder à Robert Gates, considéré comme l’un des meilleurs Secrétaires à la Défense de l’histoire des Etats-Unis. Depuis son arrivée à la tête de la CIA, Leon Panetta a gagné en crédibilité, tant au sein de l’Agence qu’auprès des parlementaires. Ses qualités de gestionnaire, son expérience politique et son crédit auprès du Congrès sont d’ailleurs des atouts pour son nouveau poste de Secrétaire à la Défense, tant pour être confirmé (les principales nominations aux Etats-Unis doivent obtenir l’assentiment du Congrès américain) que pour négocier des coupes significatives dans le prochain budget de la défense (notamment avec les élus républicains, généralement opposés à des coupes dans ce domaine). Reste à savoir si Leon Panetta, qui n’a finalement que peu d’expérience en matière militaire, sera à même d’insuffler au Département de la Défense une nouvelle vision pour s’adapter aux défis du 21e siècle.

Leon Panetta sera remplacé par le Général Petraeus à la tête de la CIA. La CIA retrouve donc un militaire à sa tête, le dernier général l’ayant dirigé étant Michael Hayden, de 2006 à 2009. De par sa connaissance des deux principaux fronts (irakien et afghan), dans lesquels il a pu constater le travail et les besoins de la CIA, son excellente réputation et ses succès à la tête des troupes américaines, le Général Petraeus est devenu un élément essentiel de la politique de sécurité nationale. Toutefois, il risque de se heurter à deux difficultés : son manque de connaissance des arcanes de Washington, à la différence de son prédécesseur, et son manque d’expérience du monde du renseignement et de sa culture (même si, depuis quelques années, le monde militaire et le monde du renseignement ont accru leurs interactions). Si Petraeus est un choix judicieux pour adapter et outiller la CIA pour lutter contre le terrorisme, il aura certainement plus de difficultés à réformer en profondeur la communauté du renseignement américain. Ce choix a également des considérants plus politiques : en le nommant à la tête de la CIA, Obama espère peut-être également brider les ambitions politiques de l’éventuel opposant républicain pour l’élection présidentielle que pourrait être Petraeus.

Le Président Obama va également nommer un nouvel Ambassadeur en Afghanistan pour remplacer le Général Karl W. Eikenberry : Ryan C. Crocker, déjà cinq fois ambassadeur, notamment au Pakistan, et chargé en 2002 de la réouverture de l’Ambassade américaine à Kaboul, devrait lui succéder. Alors que le Général Eikenberry entretenait des relations plutôt tendues avec Hamid Karzaï, Ryan Crocker, de par sa personnalité, devrait pouvoir réussir à apaiser les tensions.

Enfin, le Général John Allen, actuellement adjoint au Commandant de CentCom (United States Central Command, commandement de l’armée américaine en charge du Moyen-Orient et de l’Asie Centrale), devrait remplacer le Général Petraeus au commandement des troupes américaines (et otaniennes) en Afghanistan. Fin connaisseur des stratégies de contre-insurrection, apprécié au sein de l’institution militaire, le Général Allen est toutefois moins charismatique que le Général Petraeus et pourrait connaître quelques difficultés à imposer ses vues sur les questions les plus sensibles.

Alors quel bilan tirer de ce jeu de chaises musicales ?

Tout d’abord, force est de constater que le Président Obama fait des choix peu risqués : tous ces hommes sont expérimentés, reconnus et ont déjà l’habitude de travailler ensemble. De fait, il est difficile de voir le réel « changement » dans ces choix. Il est peu probable que Leon Panetta apporte des transformations radicales au milieu militaire américain, ou que le Général Allen initie en Afghanistan une stratégie différente de celle du Général Petraeus. De manière générale, il ne faut pas s’attendre à des changements dans la stratégie de sécurité nationale américaine. Les hommes restent les mêmes, seules les fonctions changent. On imagine donc mal des réformes radicales ou des innovations dans la stratégie militaire ou dans la gestion de la sécurité nationale américaine.
En outre, il faut s’attendre à de possibles accrocs entre le Général Petraeus d’une part, et Joe Biden (Vice-Président) et Tom Donilon (Conseiller à la sécurité nationale) d’autre part, ces derniers s’étant opposés à la stratégie contre-insurrectionnelle proposée en Afghanistan et ayant soutenu une approche plus modeste favorisant un retrait rapide. Toujours au niveau des personnalités, la relation entre Hillary Clinton, Secrétaire d’Etat, et Leon Panetta, remplaçant Robert Gates, sera à suivre de près. Gates et Clinton s’étaient récemment opposés sur le rôle que les Etats-Unis devaient jouer, suite aux révoltes arabes (Hillary Clinton ayant largement contribué à convaincre le Président Obama d’agir en Libye).

Alors qu’est-ce qu’Obama gagne à remodeler ainsi son équipe ? Les Etats-Unis seront-ils mieux « armés » face aux nouvelles menaces et aux nouveaux défis ? Seront-ils capables de plus d’imagination concernant les possibles ruptures stratégiques ou les scénarios sur les évolutions de l’environnement géostratégique ?

Ce jeu de chaises musicales indique clairement, s’il en était encore besoin, la prééminence du dossier afghan dans la politique de défense américaine et l’importance, dans les cercles washingtoniens, des principaux acteurs dans le conflit afghan. Toutefois, il est à noter que les militaires et les services de renseignement ne partagent pas la même vision de la situation en Afghanistan. Il sera donc intéressant de voir si le Général Petraeus arrive à communiquer son optimisme sur le progrès sur place aux personnels de la CIA.

Il indique également l’effacement de la frontière entre monde militaire et monde du renseignement, notamment dans les opérations sur des théâtres extérieurs – avec le risque d’une militarisation de la CIA. La CIA conduit depuis 2006 des attaques aériennes au Pakistan, grâce aux drones->http://www.time.com/time/printout/0,8816,1900248,00.html] (attaques qui se sont intensifiées depuis que Barack Obama est Président), alors que des forces spéciales américaines du CentCom collectent du renseignement hors de zones de guerre ([en Arabie Saoudite, en Jordanie ou en Iran)->http://www.nytimes.com/2011/04/28/us/28military.html?_r=1&nl=todaysheadlines&emc=tha2]. Leon Panetta et le Général Petraeus ont tous deux participé au rapprochement entre les opérations clandestines de la CIA et les opérations spéciales des forces armées. D’ailleurs, selon Dennis Blair, ancien Director of National Intelligence (DNI), cité par le New York Times , « [cela n’a pas d’importance que l’on appelle cela une action clandestine ou une opération spéciale. Je ne pense pas qu’il y ait une grande différence ».

Barack Obama favorise donc la continuité (et l’expérience) à des changements radicaux. Il sait également que ces choix feront consensus au Congrès, qui n’aura pas de mal à les confirmer. Comme le souligne The Economist , « quelqu’un de cynique pourrait conclure qu’avec un Conseiller à la sécurité nationale (Tom Donilon) choisi plus pour sa loyauté que pour son expertise, un Secrétaire à la Défense vieillissant chargé de tailler dans le budget militaire, un Chef d’Etat-major devenu son obligé, et le soldat plus célèbre et le plus charismatique du pays mettant son uniforme au placard, M. Obama va finalement avoir l’équipe de défense qu’il a toujours voulu ».
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