ANALYSES

Opérations en Libye : « On peut parler d’enlisement dans la mesure où l’arme aérienne n’est pas suffisante pour détruire un appareil militaire et donc faire tomber un régime du fait de son effondrement.»

Tribune
28 avril 2011
L’intervention libyenne a-t-elle mis en lumière, au sein de l’OTAN, des lacunes au niveau opérationnel ou au niveau des capacités ?

Lorsque l’OTAN a pris le relais de l’opération menée jusqu’alors par les Britanniques, les Français et les Américains, on a pu observer un ralentissement des frappes aériennes. Il y a deux explications à ce phénomène. D’une part l’OTAN reprenait en main l’opération - et il y a toujours un temps d’adaptation, d’assimilation, lorsque l’on reprend une opération qui est conduite par d’autres - ; d’autre part, l’OTAN est une organisation qui comprend 28 membres, ce qui est important et qui explique à la fois une certaine lourdeur dans les prises de décision, mais également dans leur exécution.
Ce qui est également observable, c’est qu’au moment où l’opération a été reprise par l’OTAN, seuls les Britanniques et les Français intervenaient encore d’un point de vue militaire puisque les Américains se sont mis en retrait, et que les autres pays de l’OTAN ne participaient pas. La lacune n’est donc pas au niveau de l’OTAN à proprement parlé mais du fait que ce soit seulement six pays de l’Otan qui interviennent : la France, le Royaume-Uni, le Canada, la Belgique, le Danemark et la Norvège. Aujourd’hui, la situation est en train de s’améliorer puisque les Italiens ont décidé à leur tour de participer aux opérations aériennes.

Les pays de l’OTAN apparaissaient divisés sur l’opération libyenne avant que cette organisation ne prenne le relais de la coalition. Comment est-on arrivé à dégager le consensus ?

Effectivement, l’OTAN a bien repris en main les opérations. D’une certaine manière, cela peut paraître étrange puisque l’Allemagne, membre de l’Organisation, s’était abstenue au Conseil de sécurité des Nations unies au moment du vote de la résolution qui permet d’avoir recours à ces frappes aériennes. On sait également que la Turquie était extrêmement réticente à ce qu’il y ait une intervention militaire. Malgré cela, l’OTAN est intervenue : l’Allemagne s’est mise un peu en retrait de cette opération dans le sens où elle n’y participe pas mais elle ne la freine pas non plus ; les Turcs, pour leur part, ont fini par accepter que les moyens de l’OTAN soient utilisés après quelques atermoiements.
Enfin, on s’aperçoit également que le Secrétaire général de l’OTAN, le danois Anders Fogh Rasmussen, est extrêmement proactif. Il tente, comme il l’avait fait lors de l’élaboration du concept stratégique de l’OTAN, d’avoir un rôle moteur, en faisant des propositions voire en essayant d’imposer des décisions. Il agit souvent en émettant des propositions auxquelles personne ne s’oppose formellement, et qui sont donc adoptées. C’est une forme d’adaptation de la politique du consensus au sein de l’OTAN puisque, traditionnellement, c’est plutôt à l’issue d’un débat entre les Etats que les décisions sont adoptées.

Beaucoup s’interrogent sur les coûts de cette opération. Qui en supporte la majeure partie ? Quels sont les conséquences budgétaires d’une opération extérieure soudaine telle que l’intervention en Libye ?

Les conséquences budgétaires ne sont pas encore connues pour le moment bien que les services de planification financière des différents ministères de la Défense travaillent pour évaluer ces coûts. S’il s’agit d’une opération conduite par l’OTAN, ce sont bien les Etats qui financent majoritairement cette opération.
L’OTAN a un coût de structure, de fonctionnement, compris dans le budget général de l’Organisation. Ce qui coûte à l’OTAN recouvre uniquement l’utilisation des moyens propres à l’organisation, c’est-à-dire en fait peu de choses : les systèmes de commandement et de contrôle et les avions AWACS, actifs en Libye, qui font de la surveillance aérienne. Pour le reste, le coût principal est supporté par les Nations. Pour la France on connaitra le coût exact en fin d’année. Cela recouvrira les heures de vol en supplément, les munitions et le carburant qui auront été consommés. La note peut s’élever rapidement car une opération aérienne coûte cher, en particulier avec un usage intensif des équipements qui nécessite un coût d’entretien plus élevé voire un coût de remplacement. C’est notamment le cas de la flotte de ravitailleurs qui est vieillissante en France.

Peut-on parler dès à présent d’enlisement ?

On savait dès le départ qu’il fallait que le régime du Colonel Kadhafi tombe rapidement pour parler d’un succès de l’opération. La question du soutien politique au colonel Kadhafi est importante car on connaît depuis longtemps les limites de l’efficacité militaire d’une seule opération aérienne.
Ainsi, l’expérience du conflit du Kosovo est intéressante à mettre en perspective avec les événements d’aujourd’hui. A cette époque en 1999 l’OTAN avait procédé à des frappes aériennes. Tous les pays de l’OTAN étaient engagés dans les frappes et celles-ci étaient beaucoup plus intensives qu’en Libye notamment de la part des Américains. Pourtant, il a fallu trois mois, pour que le régime de Milosevic tombe après avoir fait l’objet d’un renversement au sein même du pays.
On peut donc effectivement parler d’enlisement dans la mesure où l’arme aérienne n’est pas suffisante pour détruire un appareil militaire et donc faire tomber un régime du fait de son effondrement. On sait aujourd’hui que les forces du Colonel Kadhafi n’ont été amputées que d’un tiers environ.