ANALYSES

Le gaz de schiste : une révolution ?

Tribune
20 avril 2011
Entretien avec Normand Mousseau, professeur de physique à l’Université de Montréal et auteur du livre intitulé « La révolution des gaz de schiste » (Editions MultiMondes, 2011)
Pourquoi la planète s’intéresse-t-elle tant à cette nouvelle filière qu’est l’exploitation des gaz de schiste ?

L’Amérique du Nord sait depuis quelques années qu’elle va devoir faire face à une pénurie de gaz naturel conventionnel. Ensemble, les Etats-Unis et le Canada consomment plus du quart de la production mondiale alors que leurs réserves officielles de gaz traditionnel ne représentent que 4.6% du gaz naturel conventionnel de la planète. Dans ce contexte, l’Amérique du Nord se dirige rapidement vers une crise énergétique majeure. Cette crise annoncée explique pourquoi les investisseurs et les gouvernements ont été attirés par l’exploitation des gaz de schiste depuis une dizaine d’années. La planification de grands ports méthaniers a poussé l’industrie gazière à développer la technologie permettant son exploitation. Par ailleurs d’autres pays disposant de très peu de ressources traditionnelles locales comme la Chine, se sont également fortement intéressés à l’exploitation des gaz de schiste car l’accès à des ressources toujours plus importantes d’énergie est essentiel pour maintenir un taux de croissance élevé.
En revanche, aucune pénurie n’est à prévoir en Europe qui dispose de réserves considérables de gaz naturel. Le Vieux continent a donc accès très facilement au gaz naturel conventionnel mais elle dépend pour ses approvisionnements de quelques producteurs seulement. Trois pays produisent l’essentiel du gaz naturel qui y est consommé : la Norvège, les Pays-Bas et la Russie. Aussi, si l’Europe s’intéresse à cette nouvelle filière, c’est davantage pour des raisons géopolitiques. En effet, la Pologne, par exemple, aimerait ne pas dépendre entièrement de la Russie pour son gaz naturel, qui est le fournisseur principal de presque tous les pays situés à l’Est de la France. De plus, l’Europe s’intéresse aux gaz de schiste car le prix du gaz naturel conventionnel, indexé sur celui du pétrole, est beaucoup plus élevé qu’en Amérique du Nord malgré des ressources beaucoup plus importantes.

Quelles sont aujourd’hui les limites du marché mondial du gaz conventionnel ?
Le gaz naturel est difficile à transporter. La manière qui se révèle la moins chère est celle qui se fait via gazoducs. Mais lorsque l’on veut acheminer du gaz sur un autre continent, le gaz doit être liquéfié et on doit recourir à des ports méthaniers. Or ces procédés coûtent cher et sont très contraignants.
L’exploitation du gaz naturel conventionnel renvoie à trois marchés : le marché nord-américain qui est plus ou moins autosuffisant, le marché européen qui a accès au gaz principalement de la Russie et de la mer du Nordet le marché asiatique qui, quant à lui, doit importer tout son gaz naturel sous forme liquéfiée. Les principaux défis du marché européen se mesurent en termes de prix et d’approvisionnement. A la différence du marché asiatique, ce ne sont pas des problèmes d’accès aux ressources qui poussent l’Europe sur la voie des gaz de schistes mais plutôt des enjeux politiques. Le marché américain a pour défis de trouver une issue à la pénurie annoncée. Les gaz de schistes semblent être la solution mais le coût environnemental est encore mal connu.

En sait-on suffisamment sur l’exploitation et la commercialisation du gaz de schiste pour abandonner le marché du gaz conventionnel ? Que pensez-vous des énergies renouvelables comme une troisième voie ?
L’Amérique du Nord ne cherche pas à abandonner le gaz conventionnel mais en manque cruellement. L’avantage de l’exploitation du gaz de schiste est que cela ne demande pas d’efforts considérables de prospection car on connaît l’emplacement des gisements qui s’étalent sur plusieurs milliers de kilomètres carrés, rendant ainsi ce gaz très populaire.
La question des énergies renouvelables se traite de façon différente selon les continents. En effet, en Amérique, le gaz se vend 4 fois moins cher que le pétrole pour la même quantité d’énergie. Le gaz est si peu cher que cela tue tous les projets de développement des énergies renouvelables car il est impossible de concurrencer les prix de vente du gaz naturel. Seule la grande hydroélectricité peut mener de front la lutte contre les prix du gaz naturel car elle s’amortit sur une centaine d’années. En Europe, étant donné que les prix du gaz naturel sont liés au prix du pétrole, le différentiel de prix avec les énergies renouvelables est beaucoup moins grand. Donc il peut être intéressant économiquement de développer les énergies renouvelables à la différence de l’Amérique du Nord, où il est très difficile de demander aux citoyens de payer jusqu’à deux fois plus cher pour permettre le développement des énergies renouvelables. Cette situation pourrait changer, toutefois, si l’on faisait porter à l’industrie du gaz de schiste les vrais coûts environnementaux et sociaux associés à cette ressource.

Alors que cette industrie continue à se développer à un rythme accéléré en Amérique du Nord et qu’elle est en voie d’exploser également en Europe et en Asie, comment peut-on expliquer les réticences à s’engager sur cette voie ?
Il y a de nombreuses réticences à s’engager sur la voie de l’exploitation des gaz de schiste en raison des grandes inconnues environnementales. Les risques environnementaux sur l’exploration et l’exploitation sont bien réels et les forages ne permettent de prélever que peu de gaz dans la roche (environ 20%).
La première catégorie de risque renvoie aux dérangements pour la population et l’environnement associés à l’activité industrielle elle-même : forage, fracturation, circulation accrue avec le passage de camions-citernes. La grande problématique pour les sociétés d’extraction est aussi que plusieurs des structures géologiques riches en gaz se retrouvent dans des régions densément peuplées. Par ailleurs, c’est une industrie qui prend de la place, l’exploitation des gaz de schiste exigeant des opérations étalées sur toute la surface, sachant que les gisements sont étendus sur des dizaines de milliers de kilomètres carrés. Plus de 20 000 puits ont été forés depuis 2000.
Il y a par ailleurs des risques qui sont associés à la fracturation de la roche : pour extraire ce gaz de schiste, il faut fracturer, briser une couche de roche. Il y a donc des risques qui pèsent sur les ressources en eau, allant de la contamination des eaux souterraines au traitement des eaux usées. De plus, ce gaz va continuer à s’échapper de la roche pendant des centaines, voire des milliers d’années.
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