ANALYSES

L’Italie, les immigrés et l’Union européenne

Tribune
14 avril 2011
Par [Fabio Liberti->http://www.iris-france.org/cv.php?fichier=cv/cv&nom=liberti], directeur de recherche à l’IRIS
Que s’est-t-il donc passé de si grave pour que l’un des principaux ministres de l’un des pays fondateurs de l’Union, historiquement pro-européen comme l’Italie évoque la possibilité de quitter l’Union (hypothèse certes balayée d’un revers de la main dès le lendemain par le ministre des Affaires étrangères, Franco Frattini) ?

Depuis le début de l’année, environ 23.000 immigrés clandestins sont arrivés dans la petite île italienne de Lampedusa, située à 150 km des côtes tunisiennes, et à 200 kilomètres de la Sicile. Pour une île de 20 km2 qui compte 5.000 habitants environ l’afflux est considérable. Ces migrants sont pour l’instant essentiellement des Tunisiens fuyant le pays suite à l’effondrement du régime de Ben Ali. Mais des migrants d’Afrique sub-saharienne, ainsi que des étrangers présents en Libye, Egypte, Tunisie, commencent également à se presser vers le port de Zarzis, tandis que le régime de Khadafi – en représailles contre son ex-allié italien – pousse les étrangers présents sur son sol et même des nationaux, à partir vers l’Italie.

Face à l’important flux migratoire, et à ses conséquences humanitaires (un navire de migrants a été renversé par les vagues le 6 avril faisant plus de 250 disparus, 11 autres personnes avaient trouvé la mort sur un Zodiac le 31 mars, deux femmes le 13 avril) l’Italie a essayé, tant bien que mal, d’y faire face. Des centres d’accueil provisoire ont été créés dans plusieurs régions du pays exfiltrant ainsi les migrants de Lampedusa. Face à la demande des migrants d’obtention du statut de réfugié politique, et pour éviter des révoltes dans les centres d’accueil, le gouvernement Berlusconi a choisi de délivrer des permis de séjour temporaires de trois mois, dans l’espoir, assez mal caché, que les citoyens tunisiens décident d’exploiter la libre-circulation de l’espace Schengen pour rejoindre d’autres pays, notamment la France.

Cette décision s’explique essentiellement par la présence au gouvernement de la Ligue du Nord, parti qui a fait de la lutte contre l’immigration clandestine son fonds de commerce électoral, mais également par l’impossibilité de contenir la poussée migratoire. Le gouvernement tunisien ne semble en effet pas prêt à bloquer l’action des trafiquants d’êtres humains qui officient depuis le port de Zarzis. L’expatriation d’un certain nombre de citoyens tunisiens semble au contraire être vue d’un œil plutôt favorable, car réduisant ainsi la pression sur le marché du travail national. Même si un accord italo-tunisien sur le rapatriement forcé d’un certain nombre de migrants a été paraphé le 5 avril, après des heures de négociations et plusieurs menaces de rupture des relations entre les deux pays, son contenu est assez flou pour permettre à la Tunisie de gagner du temps. Pour l’instant, c’est une trentaine de migrants qui sont renvoyés chaque jour vers Tunis.

Lors du Conseil européen des ministres de l’Intérieur, réunis en séance extraordinaire le 12 avril, le ministre de l’Intérieur italien, Roberto Maroni, espérait l’activation de la Directive 55 de 2001, portant sur l’afflux massif de migrants. Cette Directive, votée par le Conseil européen mais encore jamais appliquée, trouve ses racines dans les conflits balkaniques et l’effondrement de la Yougoslavie. Lorsqu’elle est activée, elle accorde un régime de protection temporaire aux réfugiés ayant fui une zone de conflit et envisage alors une sorte de répartition des migrants entre les différents États membres de l’Union. On se souvient que l’Allemagne, qui avait géré l’afflux de 600.000 réfugiés suite au conflit au Kosovo, avait fortement poussée à ce que l’Union se dote d’un tel instrument législatif pour les crises futures. Lors du Conseil européen du 12 avril, un front uni, guidé par l’Allemagne et la France, a rejeté la demande italienne, au motif que l’Italie faisait face à un afflux de migrants « économiques » et non pas à des réfugiés politiques d’une part, et que d’autre part un afflux de 20 à 30.000 personnes était parfaitement gérable pour un pays de 60 millions d’habitants.

A bien des égards, l’Italie paie ainsi les lacunes de sa politique européenne. Le Traité d’amitié italo-libyen signé en 2008 avait permis de contrôler le flux d’immigrés clandestins vers l’Italie, ce dont profitaient indirectement les autres Etats-Membres de l’UE. Face aux troubles dans les pays de la rive Sud de la Méditerranée, l’Italie constitue de nouveau LA porte d’entrée du territoire européen pour les migrants qui fuient leur pays. Entre 2008 et 2010, l’accord italo-libyen garantissait à la péninsule une certaine maîtrise des flux migratoires illicites. Se sachant pourtant exposée en cas de crise migratoire, l’Italie n’a pas pensé à jouer la carte européenne, et n’a pas proposé une politique commune dans le domaine migratoire. Le gouvernement Berlusconi a préféré affronter le problème de façon électoraliste, en votant une loi, comme la « Bossi-Fini » qui, de façon démagogique, restreignait fortement sur le papier les conditions d’entrée des migrants clandestins sur le sol italien, mais qui dans les faits avait peu d’effet sur les flux migratoires, et qui s’accompagnait au passage d’une régularisation massive des clandestins déjà présents sur le sol italien.

Silvio Berlusconi et son gouvernement semblent aujourd’hui totalement isolés sur la scène européenne, comme si les derniers scandales ayant éclaboussé l’image du Premier ministre italien avaient définitivement rendu son gouvernement infréquentable à Bruxelles. Mais, mises à part les affaires de mœurs, force est de constater que le recentrage, voulu par le Cavaliere de la politique étrangère italienne sur trois axes - gestion de l’immigration (pour satisfaire la Ligue du Nord), sécurisation de l’approvisionnement énergétique et augmentation de la compétitivité de l’économie italienne à l’exportation - a poussé l’Italie à privilégier des relations bilatérales avec des partenaires peu recommandables (Biélorussie, Libye et bien d’autres) et réduit son poids spécifique à l’intérieur de l’UE ou de l’OTAN. Après avoir longtemps, par la voix de Silvio Berlusconi et par celle des ministres de la Ligue du Nord, stigmatisé l’Union européenne, vue comme un frein à la politique étrangère italienne, il n’est guère étonnant aujourd’hui que l’Italie soit renvoyée dans ses buts lorsqu’elle en appelle à la solidarité européenne.

Toutefois, le veto franco-allemand opposé à la demande italienne de solidarité ne fait pas avancer les débats, pas plus que l’approfondissement politique européen. Il est en effet difficile de ne pas voir les contextes électoraux et les enjeux de politique nationale dans la décision du ministre de l’Intérieur français Claude Guéant (en réaction notamment au succès grandissant de Marine Le Pen dans les sondages), de renforcer de façon drastique les contrôles à la frontière franco-italienne de Vintimille, ou dans le refus de son homologue allemand, Hans-Peter Friedrich, d’accéder à la demande italienne (la chancelière Merkel étant sous les feux de la critique de son opinion publique qui a l’impression d’être souvent le payeur de dernier ressort dans des nombreux domaines à l’échelle européenne). Ces positions répondent en vérité exactement aux mêmes logiques que celles qui guident bien souvent les actions du gouvernement italien.

Au fond, la réunion du 12 avril aura mis en scène une fois de plus des membres de gouvernements incapables de voir au-delà de la prochaine échéance électorale nationale. Et l’enlisement possible des opérations de l’OTAN en Libye, et les lendemains difficiles de l’après-révolution tunisienne voire égyptienne, ont peu de chance de tarir la source des candidats à l’émigration. Prise en otage par des combats aux enjeux nationaux et politiciens, l’Union européenne aura bien du mal dans ce contexte à accoucher d’une politique commune juste et équilibrée en matière d’immigration. Sa paralysie en ce domaine risque bien de renforcer les discours xénophobes et populistes.
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