ANALYSES

Echanges d’artilleries en mer Jaune : Pyongyang ou l’éternelle politique du pire

Tribune
25 novembre 2010
Retour en quelques questions-réponses sur ces événements malmenant une fois encore le précaire équilibre stratégique en Asie orientale.

Un semestre après le naufrage d’une corvette sud-coréenne coulée par une torpille nord-coréenne (mars 2010 ; en mer Jaune), quelles sont les raisons, les fondements expliquant ce nouvel aventurisme militaire de Pyongyang ?

Il va une nouvelle fois être compliqué, bien audacieux de prétendre « comprendre » ou décrypter les motivations de l’ombrageux régime nord-coréen, l’Etat le plus isolé et – de loin – le plus imprédictible du concert des nations. Comme de coutume, nous sommes réduits à l’exercice incertain des conjectures et des spéculations. Toutefois, certaines « pistes » semblent pouvoir être retenues, explorées ; elles sont au nombre de 5 :

- La réaction aux manœuvres interarmées et interalliées (américano-sud-coréennes) engagées la veille  : depuis des jours si ce n’est des semaines, selon une démarche habituelle, Pyongyang dénonçait par anticipation la tenue de ces vastes manœuvres trimestrielles (70 000 hommes engagés) effectuées par l’armée du Sud et son allié américain, y voyant – comme souvent – une « provocation de Séoul », une preuve supplémentaire de « l’hostilité du Sud », voire le prélude à une action armée visant à renverser le régime nord-coréen. Ce dernier promettait de s’opposer par tous moyens à ces exercices.
- Les Pourparlers à six (PP6)  ; une « résurrection » plébiscitée par Pyongyang : depuis plusieurs semaines, les dirigeants nord-coréens laissent entendre qu’une « seconde vie » devait être donnée au mécanisme collégial des Pourparlers à 6 - grippé depuis plus d’un an et du fait de Pyongyang –, démarche collective œuvrant au démantèlement négocié et équitable (en échange de contreparties diplomatiques, économiques, d’assurances de sécurité, etc.) des capacités nucléaires nord-coréennes, avérées depuis les essais atomiques d’octobre 2006 et de mai 2009. Suite à ce dernier aventurisme atomique et à l’épisode du torpillage de la corvette Cheonan en mer Jaune (56 marins sud-coréens disparus) intervenu 10 mois plus tard, la Corée du sud, les Etats-Unis, le Japon, la Chine et la Russie – les 5 autres membres de ces PP6 – ont convenu de la nécessité de « geler » le mécanisme de discussion, sanctionnant ainsi Pyongyang pour ses agissements coupables. Pour ne pas perdre la face vis-à-vis de sa population, la capitale nord-coréenne avait pris les devants et dénoncé le « manque d’intérêt à demeurer dans ce forum ». La démonstration de force, dangereuse, opérée hier par la soldatesque nord-coréenne traduit notamment cette frustration devant le refus de Séoul, de Washington et de Tokyo à relancer ces discussions collégiales, Pyongyang devant selon ces capitales faire préalablement montre de repentance sur le « dossier Cheonan » et apporter la preuve d’une réelle volonté de procéder à la neutralisation de son programme nucléaire ; deux points sur lesquels les énigmatiques autorités nord-coréennes préfèreront s’arc-bouter à l’extrême et contre tous plutôt que de céder.

- Washington et les dossiers prioritaires  : depuis des années, Pyongyang l’irascible est rouge de colère, estimant que son « cas », aussi instable, dangereux et incertain soit-il, ne semble pas requérir le même niveau d’engagement et de priorité de la part des autorités américaines que celui dévolu aux « dossiers » afghan, pakistanais, irakien ou moyen-oriental. Le recours à la dangereuse politique du pire, prisée de Pyongyang, laisse à cette dernière penser que l’attention de Washington peut être « relancée » par des « piqûres de rappel » que matérialisent le naufrage du Cheonan et les bombardements insulaires du 23 novembre.

- Washington, l’interlocuteur  ; Séoul, l’otage et l’exutoire : sourde aux demandes de Pyongyang, Washington, pour le moins échaudée – quoi que consciente de la nécessité, à court terme, de reprendre le fil du dialogue avec le Cher Dirigeant -, demeure hors de portée des velléités et des intrigues fomentées dans les couloirs du pouvoir nord-coréen ; ce n’est pas le cas du voisin méridional, proche, exposé, géographiquement offert aux calculs du Nord. L’otage et l’exutoire idéal pour contraindre Washington – laquelle maintient le déploiement de 31 000 soldats au sud du 38e parallèle -, à revenir dans la partie.



- Nécessité de politique intérieure et succession  : 2 mois après la présentation officielle du fils cadet de Kim Jong-il comme dauphin et successeur du Cher Dirigeant, il était fait état ces dernières semaines de rumeurs de « purge » dans les rangs de l’armée, de l’administration, du parti des travailleurs nord-coréens ; un phénomène régulièrement observé chez ce régime totalitaire lors des périodes de transition, de menace extérieure ou de succession (ses père et grand-père y ont à diverses reprises sacrifié par le passé). Le pilonnage de l’ile de Yeonpyeong par les pléthoriques obusiers nord-coréens peut avoir notamment eu pour dessein de démontrer à l’opinion intérieure et à la communauté internationale qu’il n’y avait guère de vide du pouvoir ou d’affaiblissement de l’autorité au plus haut niveau de l’Etat et de ses forces armées, que la capacité du régime à défier ses voisins et à résister aux remontrances du monde extérieur demeurait intacte, nonobstant la dangerosité de l’entreprise.

Outragées, les autorités sud-coréennes semblent déterminées à répondre fermement à cette nouvelle provocation ; doit-on craindre des représailles militaires du Sud et auquel cas, ne risquerait-on pas d’assister à un emballement dangereux des hostilités ?

La réaction immédiate du Président Lee Myung-bak a été dénuée de toute ambiguïté : si les batteries nord-coréennes reprennent pour cible le territoire sud-coréen – « un acte de guerre caractérisé » -, ses populations civiles ou ses forces armées, ces dernières auront pour « devoir » de répondre au feu de l’ennemi, les batteries de missiles installées sur le littoral nord-coréen figurant parmi les premiers objectifs assignés. Après la tragédie du naufrage de la corvette Cheonan, cette nouvelle bravade du Nord ne saurait demeurée impunie … si les choses venaient à s’envenimer ; pas si la situation militaire demeurait en l’état. Prise au piège de l’enjeu – alors que le bilan humain et matériel du bombardement demeure « contenu » - et convaincue qu’en cas de réponse militaire trop appuyée du Sud, le Nord verserait à coup sûr dans l’escalade et ce, probablement sans retenue, Séoul ne peut en l’état que condamner cet aventurisme douteux et, nonobstant la volonté de ses généraux d’infliger une réponse forte, marquante, camper sur une rhétorique de reproches en recherchant un soutien aussi large que possible de la communauté internationale.

Comment a réagi la communauté internationale à ce bombardement inopiné ?

Comme lors du précédent incident en mer Jaune (mars 2010), la communauté internationale, à de fort rares exceptions près, a condamné l’emploi de la force et appelé – avec le succès que l’on devine – Pyongyang à la retenue et à la raison. Washington, Tokyo, Moscou et Bruxelles ont été parmi les capitales les plus promptes à réagir et à dénoncer l’agression nord-coréenne. Comme on pouvait s’y attendre, le propos a été moins critique et plus mesuré dans la capitale pékinoise, une nouvelle fois mal à l’aise face aux excès de son voisin – et partenaire - nord-coréen. Les autorités chinoises ont probablement été mises devant le fait accompli ; dernier rempart ou parapluie diplomatique (principal partenaire économique et commercial également…) de l’indéfendable République Populaire Démocratique de Corée, la République Populaire de Chine, médiateur recherché des PP6, se trouve par effet de conséquence en posture délicate, coincée entre ses obligations de puissance contemporaine à la recherche d’une certaine influence et son incapacité à être entendue de l’hostile Pyongyang, en d’autres temps plus à l’écoute du voisin chinois.

Ne peut-on attendre de la Corée du Nord que raidissements, actes irrationnels, décisions déraisonnables, mauvaises nouvelles et menaces ?

Ce dernier épisode de confrontation intercoréen en mer Jaune, initié comme les précédents par le canon – ou la torpille - nord-coréen, démontre une fois encore combien cet anachronique acteur asiatique demeure imprédictible, incontrôlable, prêt à toutes les extrémités et les excès, pourvus qu’ils servent sa cause et son improbable agenda. Déjà au plus bas, son crédit auprès de la communauté internationale comme son image en ressortent plus encore sinistrés, si la chose était encore possible ; Séoul, la victime toute désignée, ne pourra que se raidir davantage, l’opinion publique comme le gouvernement ne pouvant accepter de rouvrir les vannes de l’assistance humanitaire et économique quémandées par le Nord alors que les obus et les torpilles nord-coréennes sont de sortie, que de nouvelles installations atomiques voient le jour (voir ci-dessous).

Washington, l’interlocuteur recherché par Pyongyang bien davantage que n’importe lequel des autres membres des PP6, se trouve également placée devant une situation délicate : sanctionner (encore, pour quel résultat ?) ou rouvrir – donc récompenser le dernier aventurisme des troupes du Cher Dirigeant – le canal de la discussion avec cet acteur insaisissable exigeant bien plus qu’il ne consent à abandonner, quand il renonce vraiment à quelque chose et ne revient pas sur ses engagements passés… La révélation, la semaine passée, de l’existence de nouvelles installations nord-coréennes nucléaires de pointe exploitant la filière atomique de l’uranium s'ajoute, comme il se doit, aux réserves de l’administration Obama.

Une chose parait à présent établie : désormais rendue publique et mise en place ces dernières semaines – à grands renforts de nominations et de purges -, la nouvelle-future architecture du pouvoir en Corée du Nord ne laisse poindre aucune inflexion vers plus de respectabilité, de responsabilité et de rationalité. Même les généraux birmans – timidement et avec calcul, certes – ont dernièrement montré une certaine aptitude à l’ouverture. Il semble vain d’en attendre autant de l’imprédictible Pyongyang.