ANALYSES

Espagne, laboratoire des contradictions européennes

Tribune
13 juillet 2010
Par [Jean Jacques Kourliandsky->http://www.iris-france.org/cv.php?fichier=cv/cv&nom=kourliandsky], chercheur à l’IRIS
Les deux cris ont la même authenticité. Mais l’un est plutôt madrilène et castillan. Alors que l’autre est plutôt barcelonais et catalan. Montaigne avait vu en son temps des vérités différentes des deux côtés des Pyrénées. Sans doute aujourd’hui aurait-il pu affiner son regard et répartir les vérités au cœur des Espagne. Les esprits chagrins et nationalistes en France ont l’œil braqué sur les premières minutes des matchs de football, celles où les hymnes nationaux sont plus ou moins chantés par les joueurs. Dimanche 11 juillet les Néerlandais ont, presque, tous repris les paroles du Het Wilhelmus . Côté espagnol, c’était un motus et bouche cousu universel. Ce silence pourtant n’avait rien d’intentionnel. Tout simplement l’hymne espagnol n’a pas de paroles. Les quelques tentatives qui ont été faites ces dernières années pour l’en doter se sont heurtées à des obstacles tels que ses promoteurs ont renoncé. Cette réalité surprenante pour un ressortissant français, est le reflet des aléas institutionnels de l’Espagne. La « Marche Royale » dont la partition a été exécutée dimanche à Johannesburg, a été adoptée de façon officielle en 1997 comme hymne national. Le morceau est ancien. Il a été inventé sous le nom de Marche des grenadiers en 1761. En 1870 les autorités de l’époque avaient organisé un concours afin d’en inventer un autre. La tentative s’étant soldée par un échec, faute de mieux, la Marche Royale avait gardé son caractère d’hymne national, mais toujours sans paroles. La République en 1931 avait choisi de rétablir l’hymne de Riego, hymne de la révolution libérale de 1820 à 1823. Entre-temps, les périphéries espagnoles s’étaient dotées de chants patriotiques, complets, combinant musique et paroles. Ces chants ont un caractère officiel dans leurs régions respectives depuis la mise en place d’institutions régionales, les Communautés autonomes. Parallèlement en 1843, en 1909, en 1928, diverses tentatives d’écriture accompagnant la Marche royale répondant aux exigences politiques de l’époque ont eu une vie officielle éphémère. Le Comité olympique espagnol a fait une dernière tentative en 2007, soldée par un nouvel échec. Un historien émérite, Juan Pablo Fusi, membre du jury chargé de sélectionner la meilleure partition écrite, a reconnu que l’exercice était quasiment impossible, l’idée même d’Espagne faisant problème sur une partie du territoire. Conclusion qu’en a tirée un journaliste et qui s’est imposée comme d’elle-même, « en cas de doute, il vaut mieux se taire » (1). Rien d’étonnant si de temps en temps le protocole s’y perd. A Melbourne en 2003 à l’occasion de la finale de la coupe Davis entre Espagne et Australie, les Ibériques ont été salués par l’hymne de Riego. Quelques années plus tard, en 2007, José Luis Rodriguez Zapatero a bénéficié de la même attention musicale et républicaine de la part des autorités chiliennes.

Au Viva España madrilène , a répondu le même jour les Viva el Barça , le célèbre club barcelonais ayant constitué l’armature de l’équipe nationale espagnole. Quand on saura que son avant dernier président, Joan Laporta, s’est lancé en politique pour défendre la légitimité de la souveraineté catalane tandis que le Parti populaire a signalé que la journée du 11 à Johannesbourg allait effacer celle du 10 à Barcelone, on comprendra qu’entre football et politique les rapports outrePyrénées relèvent d’une géopolitique complexe. L’Espagne, née en 1492, est un vieil Etat européen. Mais faute de révolution industrielle et démocratique, les consensus politiques et territoriaux ont été tardifs et douloureux. Les sentiments collectifs, à la différence de la France, sont partagés. La frontière identitaire, entre Espagnol et Catalan, Espagnol et Basque, Espagnol et Valencien, Espagnol et Galicien, n’est pas nécessairement géographique. Elle partage les cœurs, qui vont de l’un à l’autre selon les circonstances. Espagnol le 11, Catalan le 10, tout est fonction du contexte.

Et le contexte à Barcelone est aujourd’hui très européen et anti-madrilène. La quasi-totalité des partis catalans avaient proposé en 2004 un ajustement institutionnel, une réforme du statut d’autonomie, reconnaissant le caractère de nation à la Catalogne. Le parlement catalan, le parlement de Madrid, les électeurs catalans consultés par référendum l’avaient adopté en 2006. Le parti populaire seul contestait le bien fondé de cette réforme. Il a saisi le Tribunal Constitutionnel, qui formé de juges nommés par les partis politiques, a mis quatre ans avant d’arriver à trouver un consensus. Le Tribunal a contesté le caractère de nation affirmé dans le statut version 2006. Ce refus des juges a provoqué la manifestation du 10, organisée par l’ensemble des forces politiques catalanes, des communistes aux nationalistes, en passant par les socialistes et les écologistes, à l’exception du parti populaire. Le paradoxe de cette situation est d’autant plus grand que le parti populaire est totalement opposé à l’introduction d’une éducation citoyenne nationale, d’une instruction civique, dans les collèges. Contraint par une décision ministérielle, Francisco Camps président de la région de Valence, membre du parti populaire, a par exemple décidé de faire enseigner dans sa région l’éducation civique espagnole, en anglais (2) .

En Belgique, le parti flamand qui a emporté les dernières élections a mis en avant son esprit européen, et le caractère évolutif et pacifique de ses ambitions nationales. Les partis autonomistes, régionalistes, nationalistes basques, catalans, galiciens d’Espagne partagent ce point de vue. Plus Bruxelles capte de nouvelles compétences et plus la centralité nationale s’efface. Avec Schengen, les douaniers et la police des frontières ont disparu. Avec l’Euro, la monnaie, symbole fort du pouvoir central, a également disparu. Le sport il est vrai reste l’ultime réduit des nations. Mais jusqu’à quand ? Les pouvoirs régionaux basques et catalans réclament haut et fort depuis plusieurs années la possibilité de pouvoir aligner leurs équipes « nationales ».

(1) In El Pais, Madrid, 16 janvier 2008

(2) Jean Jacques Kourliandsky, « Espagne, la nation introuvable », in Füsun Türkmen, coord., Turquie, Europe : le retour des nationalismes ?, Istamboul-Paris, Un. Galatasaray-L’Harmattan, 2010


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