ANALYSES

Une fatwa pour condamner le terrorisme : attentes et limites dans le contexte britannique

Tribune
3 mai 2010
Son contenu

Le leader de Minhaj-ul-Quran appuie sa fatwa sur des passages du Coran pour dénoncer le terrorisme et les attentats-suicides. L’attentat-suicide est selon les mots du Dr Tahir-ul-Qadri « absolument contre les enseignements de l’islam […] car l’islam ne l’autorise pour aucune excuse, aucune raison ou aucun prétexte » (1). Le document, écrit en arabe et dont la traduction reste à venir, condamne sans condition les attentats-suicides, une méthode notamment utilisée – mais non exclusivement - par des groupes terroristes islamistes. Les récents attentats survenus il y a quelques jours dans le métro moscovite rappellent ce triste fait. Au-delà de l’affirmation du caractère non islamique de l’attentat-suicide, l’argument principal du Dr Tahir-ul-Qadri est d’affirmer que ceux qui commettent un attentat-suicide et tuent des civils de façon indiscriminée n’entreront pas au paradis. Un argumentaire frontalement opposé à la pensée djihadiste selon laquelle devenir un martyr ouvre les portes de ce même paradis.
La Quilliam Foundation (2), fondée en 2008 par d’anciens membres du Hizb ut-Tahrir, soutient la fatwa du Dr ul-Qadri, affirmant que celle-ci constitue « une force pour le bien » (3). Ce think-tank dirigé par Ed Husain, auteur du bestseller The Islamist , parle même de « précédent ». Il est à noter que le gouvernement britannique, qui a financé le lancement de la Quilliam Foundation deux ans plus tôt, encourage ce type d’initiatives. Les autorités politiques ainsi que les organisations dites « modérées » s’efforcent de contrer l’influence des sites radicaux sur internet, qui s’avère être une formidable plateforme pour l’auto-radicalisation (« self-radicalisation »). Cette fatwa, si l’on en croit les porte-paroles de la Quilliam Foundation, aurait pour principale vertu d’assister les imams et autres autorités religieuses du monde islamique dans leur critique de l’interprétation politique violente des écritures saintes. Nul doute que lutter contre une interprétation violente des textes religieux revient peu ou prou à combattre le salafisme, courant dont les principales autorités spirituelles emploient un discours anti-moderne et prônent un retour aux pratiques de l’époque du Prophète.

Une portée limitée

Il est difficile d’envisager que cette fatwa, somme toute rédigée par un érudit reconnu dans certains cercles, soit véritablement suivie d’effets. Le Dr Mohammed Tahir-ul-Qadri n’a ni la réputation ni l’aura de l’Ayatollah Khomeini, le guide spirituel de la Révolution islamique de 1979. A la différence de ce dernier, il n’est par ailleurs ni à la tête d’un Etat musulman ni à celle d’une organisation islamique de premier plan. Hassan al-Banna, Sayyid Qutb, Hassan al-Tourabi ou l’ayatollah Khomeini, qui font figures de référence dans le milieu si hétérogène des islamismes, étaient tous des membres éminents d’organisations, de confréries ou de partis politiques puissants. Ainsi, cette nouvelle fatwa aura une résonance bien plus faible que celle lancée par le Guide suprême iranien en 1989 condamnant à mort « l’apostat » Salman Rushdie, auteur des Versets sataniques . La principale interrogation porte sur la véritable portée de ce message au sein d’un monde musulman diversifié, complexe et loin d’être monolithique. Minhaj-ul-Quran , dont les principales bases de soutien se situent au Royaume-Uni et au Pakistan, terre natale du Dr Tahir-ul-Qadri, est certes présente à travers 80 pays. En revanche, sa réelle influence dans le milieu islamique reste fort limitée. Si cette organisation affirme avoir des centaines de milliers de fidèles, quel est son véritable impact lorsque l’on sait que la communauté musulmane mondiale s’élève à plus d’1,3 milliard de croyants.

Ses failles : quelle est l’audience visée ?

Plus symbolique qu’autre chose, cette fatwa semble avoir ciblé la mauvaise audience. Il est probable que le jugement religieux rendu par le fondateur de Minhaj-ul-Quran ne soit reconnu et suivi que par ses fidèles, c'est-à-dire des dévots de la tradition soufi. Un courant soufi qui pour beaucoup dans le monde musulman reste considéré comme une secte. Les fidèles de l’islam soufi sont en effet peu enclins à envisager l’islamisation de la vie sociale et politique par des moyens violents et extrêmes tels que l’attentat-suicide et le terrorisme. Il s’agit d’une faille majeure du message du Dr Tahir-ul-Qadri. Malgré la fracture entre le chiisme et l’islam sunnite, l’ayatollah Khomeini avait quant à lui réussi à dépasser les barrières idéologiques au sein du monde musulman. La sanction de 1989 avait galvanisé les radicaux sunnites autant que les chiites.
En priorité, le message du Dr Tahir-ul-Qadri doit cibler les individus les plus à mêmes d’être tentés de commettre un tel acte. C'est-à-dire que le message doit s’adresser aux individus radicalisés, en marge de la société, qui dans un processus de décrochage social pourraient verser dans l’extrémisme religieux et éventuellement le terrorisme. Il apparaît néanmoins difficilement concevable que le message d’un spécialiste de la jurisprudence islamique membre d’une organisation soufi puisse affecter de quelque manière que ce soit des individus radicalisés et hautement politisés promis au martyr. Brian Whitaker, journaliste au Guardian spécialiste du Moyen-Orient, ne cache pas ses doutes face à cet édit religieux(4). Selon ses mots, « la vraie question est de savoir comment les candidats potentiels à l’attentat-suicide réagiront à la fatwa »(5).

L’impact éventuel de la fatwa sur la situation sécuritaire britannique

Après avoir été la base majeure de nombreux mouvements islamistes radicaux en Europe dans les années 1990, le Royaume-Uni a au cours des dernières années subi un sévère contrecoup. Les attentats de Londres en juillet 2005, la tentative d’attentat avortée à l’aéroport de Glasgow ou le « shoe-bomber » Richard Reid ont fait du Royaume-Uni une cible de premier ordre en Europe pour les terroristes islamistes. Ces individus radicalisés et vulnérables, ont, comme Richard Reid, découvert l’islam dans sa version radicale en prison. D’autres tels que Mohammed Siddique Khan ou Shezaad Tanweer, deux des responsables des attentats dans le métro londonien du 7 juillet 2005, étaient des « born-again Muslims », nés et élevés au Royaume-Uni. Tous partageaient l’anglais comme langue maternelle, et non l’arabe ou l’ourdou. Il suffit de visionner le testament vidéo de Mohammed Siddique Khan prononcé dans un anglais bercé par un fort accent du Yorkshire pour illustrer le fait que la menace de l’extrémisme religieux réside au sein même de la société britannique. S’il est vraisemblable que la fatwa écrite en arabe fasse réagir une audience internationale dans le monde arabo-musulman et dans le sous-continent indien, sa traduction en anglais provoquerait très certainement davantage de répercussions sur les radicaux au Royaume-Uni, qui sont pour la plupart des nationaux. Au Royaume-Uni, les candidats potentiels au martyr partagent ce fait, et c’est pour cela qu’une version anglaise de la fatwa amplifierait certainement la portée du message diffusé par le Dr Tahir-ul-Qadri afin de corriger l’idéologie extrémiste de certains Britanniques qui ont franchi le seuil de l’aliénation et de la marginalisation. Parallèlement à cette publication, le gouvernement britannique s’efforce de conférer davantage de responsabilités aux organisations communautaires pour lutter contre le recrutement et l’endoctrinement de jeunes Britanniques. Au-delà de la stratégie contre-terroriste du gouvernement travailliste adoptée suite aux attentats de 2005 (PREVENT), le gouvernement a multiplié la création d’organisations telles que Muslims4UK afin de contrer le message radical d’Islam4UK, récemment interdit sur le sol britannique.

La bataille idéologique qui s’engage entre islamistes radicaux d’une part et modérés condamnant la violence et le terrorisme d’autre part stimule le débat interne au sein des cercles musulmans britanniques. Les différentes composantes associatives de la communauté musulmane ont réagi différemment à la publication de cette fatwa, et il est possible que le débat s’aiguise dans les semaines à venir.

1/ Suicide bombing is « absolutely against the teachings of Islam and that Islam does not permit such acts on any excuse, reason or pretext ». Dr Mohammed Tahir-ul-Qadri, in Gledhill, Ruth, “Muslim group Minhaj-ul-Quran issues fatwa against terrorists”, Times Online , 17th January 2010
2/ Quilliam Foundation, www.quilliamfoundation.org
3/ Husain, Ed, « Fatwas can be a force for good »,
Guardian , 26th February 2010
4/ Whitaker, Brian, « Fatwa wars aren’t the solution »,
Guardian , 2 mars 2010
5/ « The real question is how potential suicide bombers will react to it [the fatwa] », Ibid.