ANALYSES

A 400 M : quel enjeu ?

Tribune
26 janvier 2010
Reste aujourd’hui deux questions à se poser : faut-il poursuivre ce programme ? A quel coût peut-on le poursuivre?
Arrêter le programme de l’A 400 M serait une erreur et ce pour quatre raisons :
- Cela signifierait un repli sur les solutions nationales, c’est-à-dire en réalité sur les solutions américaines. En 2010, encore moins qu’en 2000 nous ne pourrons maintenir une véritable ambition internationale sans une industrie d’armement forte et intégrée dans un cadre européen, avec une vraie répartition des tâches et des compétences technologiques entre les Etats.
- L’arrêt mettrait en danger l’acteur industriel qui fabrique entre autre les Airbus et les missiles de la dissuasion.
- Au-delà de l’échec industriel, c’est l’échec technologique de l’Europe qui marquera les esprits. L’idée d’une Europe incapable de réaliser un projet technologique d’ampleur sera la conclusion politique et médiatique. Cela sera considéré comme un recul : l’Europe avait été capable de réaliser un programme bien plus complexe avec la fusée Ariane. Or l’avion vole les aléas technologiques, au demeurant bien normal pour un programme militaire, appartiennent au passé.
- Enfin, malgré le traité de Lisbonne et du fait de la crise économique, la politique de défense européenne est atone aujourd’hui. L’échec de l’A 400M porterait un coup durable à l’idée même de l’Europe de la défense et de l’Europe puissance.

Le coût du programme est une toute autre question. Il est nécessaire de trouver un compromis entre les Etats et l’industriel.
Du côté des Etats l’augmentation des budgets de défense ne semble possible ni politiquement ni économiquement. La tentation est dès lors forte de demander à EADS de faire « preuve de générosité » ou de « faire un geste ». Il est certes de bonne politique que les Etats cherchent à faire prendre en compte le surcoût par les industriels afin de protéger les contribuables. Toutefois il est nécessaire de veiller à conserver un équilibre. Aujourd’hui les entreprises comme EADS sont privatisées, même si les Etats français et espagnols ainsi que les länder allemands sont représentés dans l’actionnariat, et leur objectif n’est pas d’être déficitaire ou endetté. Le risque d’une solution qui verrait EADS prendre à sa charge une trop large part des surcoûts serait de décourager les investisseurs privés et de donner l’impression que les prix sont fixés arbitrairement par les Etats. C’est une logique qui pourrait conduire à une re-nationalisation de cette entreprise qui ne semble pas devoir être assumée par les Etats aujourd’hui.
EADS et les Etats sont co-responsables. Le coût du programme était évalué à 20 milliards d’euros. Dans l’état actuel, le coût total avoisinerait plutôt les 30 milliards d’euros soit un dépassement de 50% par rapport au prix initial. Il est peu probable que l’on arrive à trouver les quelques 10 milliards d’euros supplémentaires. Ne restera plus qu’à diminuer le nombre d’avions commandés ce qui ne sera pas la première fois pour un programme d’armement.

Pour ce qui est de la coopération en matière d’armement les leçons à tirer sont au nombre de trois.
En premier lieu, on ne peut plus laisser les Etats décider des conditions de réalisation de ces programmes. Les égoïsmes nationaux sont la cause d’une bonne partie des déboires de l’A 400 M. Il faut que ce soit une instance indépendante de ces Etats, l’Agence européenne de défense voire la Commission européenne, qui soit responsable de la définition de ces grands programmes et de leur lancement.
En second lieu, il faut définir une typologie des contrats d’armement qui soit adaptée au programme en jeu. Dans le cas de l’A 400M, le choix de l’approche commerciale avec un contrat à prix fixe s’est avéré inadapté.
Enfin, il faut aboutir à une vraie répartition des compétences technologiques entre pays européens, éviter les duplications inutiles qui se traduiront toujours par des choix industriels et technologiques irrationnels dans les programmes en coopération, au nom de la défense des intérêts nationaux.

(1) France Allemagne, Royaume-Uni, Espagne, Belgique, Luxembourg, Turquie, Italie. L’Italie devait se rétracter quelques mois plus tard.