ANALYSES

11 leçons des événements de Cabinda

Tribune
13 janvier 2010
1 / La première concerne l’impact médiatique et donc politique du football. Si le FLEC s’était attaqué à l’armée angolaise et fait dix fois plus de morts dans ses rangs, personne sans doute n’en aurait parlé. Le fait qu’elle ait attaqué un bus de joueurs togolais se rendant à cette compétition, médiatisée dans toute l’Afrique et au-delà du continent africain lui a permis d’avoir un impact incomparable. Désormais, tout le monde connaît l’enclave de Cabinda, ignorée par la quasi totalité des gens auparavant. La visibilité du sport le rend également attractif pour tous ceux qui veulent faire parler d’eux, en bien ou en mal !

2/ Certains vont en tirer la conclusion de l’incapacité de l’Afrique d’organiser une compétition sportive majeure. Fallait-il maintenir la Coupe d’Afrique des nations ? Annuler la CAN aurait été une victoire pour le FLEC. Autant ne pas récompenser les assassins.

3/ Faut-il maintenir la Coupe du monde en Afrique du Sud ? La comparaison entre l’Angola et l’Afrique du Sud ne vaut pas. Il n’y a pas de mouvement armé qui lutte contre le pouvoir en Afrique du Sud et s’il y a un problème de violence, il s’agit de délinquance urbaine et non pas de violence politique.

4/ Par contre, vue l’importance médiatique du sport, des Jeux Olympiques ou de la Coupe du monde, aujourd’hui toute compétition sportive majeure devient un objet de tentation pour des terroristes. Cela n’est pas propre à l’Afrique. On l’avait vu avec l’assaut armé contre l’équipe de cricket du Sri Lanka au Pakistan en mars 2009. Les jeux du Commonwealth en Inde à l’automne seront hautement sécurisés. Faut-il rappeler qu’en 2004 pour les jeux d’Athènes, la délégation la plus importante sur place était celle de l’OTAN car on craignait une menace terroriste ?

5/ Il y a un débat au Togo entre les joueurs qui on le comprend sont choqués, qui initialement voulaient rentrer à la maison et qui par la suite ont pris la décision de jouer, pour honorer la mémoire des morts et le pouvoir qui leur demande de rentrer. Le tout dans un contexte d’élection présidentielle qui aura lieu fin février 2010. Le président Faure Gnassingbé parvenu au pouvoir par un coup d’Etat constitutionnel, après la mort de son père le dictateur Eyadema fait face à un vrai défi. Le franco-togolais Kofi Yamgnane, ancien ministre de François Mitterrand se présente contre lui. Il y a donc une tentative de récupération politique de ces événements tragiques par un gouvernement en difficulté. Il n’est pas certain que cette récupération fonctionne.

6/ Le Front de libération de l’enclave de Cabinda est-il un mouvement de libération nationale ? Il ne faut pas se méprendre sur les mots. L’enclave de Cabinda séparée par une bande territoriale de la République démocratique du Congo du reste de l’Angola était gérée par les Portugais de façon unifiée avec le territoire angolais. A l’indépendance, les deux territoires ont été unis. On se rappelle qu’après 1975, une guerre civile a opposé le MPLA Marxiste le FNLA de Roberto Holden lié au Zaïre et l’UNITA de Jonas Sawinbi lié à l’Afrique du Sud de l’apartheid qui le surnommait 'l’Unique Nègre Intelligent de Toute l’Afrique' (pour le sigle UNITA). Après sa mort la paix a pu enfin s’installer en Angola à partir de 2002. La guerre civile a longtemps été financée par la rente pétrolière et diamantifère. En 2006, un accord a été signé avec le Front de libération de l’enclave de Cabinda

7/ Le Cabinda produit 60% du pétrole angolais, il s’agit plus d’un mouvement sécessionniste destiné à capter une rentre pétrolière qu’à faire jouer des droits nationaux. Nous sommes typiquement en face d’un cas de prolifération étatique où la volonté de faire naître un état indépendant n’est pas liée à la reconnaissance de droits nationaux mais au désir de bénéficier de matières premières. La sécession et la décolonisation ce n’est pas la même chose.

8/ Il est certain que les autorités angolaises ont voulu faire jouer des matchs dans l’enclave de Cabinda pour montrer que la situation était normalisée et qu’ils maîtrisaient bien l’ensemble du territoire national. Cela a eu un effet retour terrible avec cet attentat.

9/ Le porte-parole du FLEC a pu parler d’état de guerre et affirmer qu’à la guerre tous les coups sont permis. Il était au Luxembourg au moment de l’attentat et semble vivre en France. Mais s’attaquer à un bus de joueurs de football qui n’ont rien à voir avec le conflit c’est tout simplement du terrorisme. Et ce porte-parole se livre donc à une apologie du terrorisme. Le laisserait-on parler ainsi s’il se réclamait du Djihad ? Le terrorisme est-il moins grave s’il concerne l’Afrique ?

10/ L’époque où le FLEC pouvait compter sur des appuis étrangers est révolue. La Guerre froide est finie, l’apartheid est démantelé, les grandes puissances et les majors pétroliers n’ont aucun intérêt à jouer la carte séparative. Ils ont d’excellentes relations avec l’Angola, et entendent la conserver.

11/ Au Cabinda, la population locale ne profite guère de la rente pétrolière. Ce n’est pas une situation unique mais ce n’est pas satisfaisant. L’Angola doit réprimer le FLEC mais aussi s’attaquer aux racines sociales qui le légitiment aux yeux d’une partie de la population de Cabinda.


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