ANALYSES

De la dite « Révolution iranienne », ou pourquoi il faut relire Roger Chartier

Tribune
25 juin 2009
Les torts du régime iranien

Le pouvoir iranien n’aura dès lors pas à s’étonner de voir que l’essentiel du relais de l’information se fait à travers des images chocs. De plus, celles-ci expriment quasi-exclusivement la brutalité de la répression exercée à l’encontre de mouvements de manifestants ralliés à tout sauf au président Mahmoud Ahmadinejad. Ce sont en effet ces seuls types d’images qui filtrent aujourd’hui au départ de différents relais présents sur place (appareils portables et numériques pour beaucoup, dont on retrouve ensuite les images via Internet) ; et ce sont ces mêmes films amateurs, qui ne sont naturellement tournés que dans les lieux où l’agitation se fait la plus forte, qui donnent l’impression que tout le pays serait en proie à un tel chaos. Sur ce plan, le régime iranien a bel et bien perdu la bataille de l’information, lui qui a tout simplement refusé d’en jouer le jeu, à une époque pourtant où les enjeux médiatiques comptent au rang des éléments pouvant imposer leurs marques à l’interprétation des relations internationales. On eut pourtant cru que les leçons de la prison irakienne d’Abu Ghraib eurent pu être assimilées par un régime qui demeure, malgré certaines apparences, loin d’être né de la dernière pluie.

Des fantasmes démesurés ?

Cela étant dit, cette omerta exercée sur la réalité des évolutions iraniennes ne rend pas moins hasardeuse la fantasmagorie entretenue par beaucoup des critiques du régime islamique iranien. La rhétorique agressive et injustifiée de Mahmoud Ahmadinejad face à des questions aussi sensibles que Israël, le conflit israélo-palestinien, l’Holocauste, ou encore le nucléaire a bien évidemment desservi le régime en place. Qui plus est, celui-ci n’a même pas réussi à faire que ce type de déclarations, qui n’engageaient d’ailleurs que lui-même, n’entravent pas la mise en place de meilleures conditions sociales comme économiques pour les Iraniens. Résultat : la cocotte-minute iranienne a atteint le maximum de ses capacités, et une partie non négligeable des citoyens du pays semble refuser le réengagement du pays pour quatre ans de pénitence supplémentaire. Mais cela n’aurait pas pour autant dû nous empêcher de nous poser les bonnes questions. Et de nous demander par exemple :

- Pourquoi le présupposé de base passe, dans l’approche des médias en général, par une disqualification d’office de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad par une majorité de citoyens iraniens, alors que rien n’empêche de penser, même si à titre forcément hypothétique à ce stade, que des fraudes effectives auraient pu effectivement gonfler le résultat sans pour autant le bouleverser ?
- Pourquoi l’idée acquise par les médias passe par une insistance sur ce ras-le-bol général qu’aurait une majorité d’Iraniens vis-à-vis de la structuration (islamique et « mollahisée ») du régime iranien, alors que le candidat malheureux Hossein Moussavi, qui avait d’ailleurs établi un programme présidentiel très complet et potentiellement prometteur pour l’avenir du pays, est à mille lieues de vouloir – ou même de pouvoir – remettre en cause cette essence philosophique du régime ?
- Pourquoi l’inscription en faux contre M. Ahmadinejad en vient à occulter le caractère pourtant critiquable d’un H. Moussavi (à l’époque où il fut Premier ministre entre 1981 et 1989) ou d’un Hashemi Rafsandjani (ancien président de la République, connu pour ses malversations financières, et resté longtemps un anti-réformateur acharné), alors que l’on sait pertinemment que, quelles que soient les évolutions à venir en Iran, elles feront tout sauf pousser ce pays « dans les bras de l’Occident » ?

La réponse est simple : elle passe par le fait que les pays occidentaux de manière générale tablent, à défaut d’un bouleversement radical des orientations politiques du régime iranien, sur un éventuel parasitage de sa course vers le nucléaire au départ de ses évolutions actuelles. Dit autrement, à leurs yeux, qui dit blocage du processus politique annoncé, dit autant de temps gagné vis-à-vis d’un pays dont le renforcement régional est redouté, sans pour autant que quiconque ait les moyens de le stopper. Et pour le reste, qui vivra verra, semble-t-on devoir comprendre.

Révolution ou quête d’évolutions ?

Pour autant, on ne peut qu’être critique et circonspect devant les tenants d’un optimisme démesuré dans l’hypothèse où M. Ahmadinejad venait à devoir céder la main. On a en effet tendance à oublier que le Shah Pahlavi lui-même, aussi pro-occidental ait-il été le long de son règne, n’est pourtant jamais allé jusqu’à contracter un traité de paix avec Israël, par crainte de réactions négatives et violentes de la part de son peuple ; peut-on raisonnablement penser qu’il en soit autrement aujourd’hui ? Très probablement non.
De la même manière, les Iraniens sont conscients de certaines réalités historiques, que tout le monde peine à rappeler dans les pays occidentaux. Parmi celles-ci : l’ampleur de la répression exercée par le Shah Pahlavi vis-à-vis de son peuple à partir de la fin de l’année 1978, et qui avait été le résultat, non seulement d’un feu vert, mais d’une demande de la part du président américain de l’époque, Jimmy Carter. Celui-ci, attaché qu’il était au respect des droits de l’homme, ne portait en rien le Shah dans son cœur, malgré les apparences ; pourtant, la raison d’Etat primant souvent sur les principes, il préférera fournir au souverain iranien les moyens d’une répression violente et massive, plutôt que de le voir le céder à un/des successeur(s) entièrement fermé(s) à la composition avec Washington. Certes, un tel parallèle ne peut être dressé de manière absolue avec la situation actuelle, et il va de soi que Barack Obama n’a, de toutes façons, aucune raison d’être attaché à un maintien du régime iranien actuel, ce qui annule la réitération d’un scénario similaire à celui de 1978-1979. Néanmoins, les Iraniens n’ont pas la mémoire courte, et s’ils sont nombreux aujourd’hui à rejeter un M. Ahmadinejad, cela ne veut pas pour autant dire qu’ils s’envisagent dans un avenir politique en rupture totale avec l’ensemble des conceptions de celui-ci. L’américano-scepticisme, au même titre que l’occidentalo-scepticisme en général, ainsi que la méfiance vis-à-vis des Arabes, des sunnites, et des non-Persans en général, est partie intégrante d’une certaine forme d’esprit national iranien. Et, en ce sens, on a tout aussi tort de vouloir interpréter les aspirations iraniennes à la modernité comme étant la preuve d’un pro-occidentalisme fort de leur part. Les rancoeurs de beaucoup d’Iraniens vis-à-vis des Occidentaux en général sont, réalités historiques obligent, encore trop présentes dans les esprits pour que l’on puisse parler d’un potentiel climat de confiance. Et c’est pourquoi même le plus réformateur des hommes politiques iraniens, s’il venait à accéder au pouvoir un jour prochain, ne pourra en rien faire l’économie d’un rehaussement des infrastructures et du niveau de vie moyen des Iraniens avant de pouvoir envisager éventuellement des alliances diplomatiques renouvelées. C’est dire que les événements d’Iran s’inscrivent d’autant plus dans le temps long que le régime, pour sa part, semble bien loin de pouvoir vaciller.

Les leçons oubliées de l’histoire

Il convient enfin de souligner ici combien l’entretien d’attentes démesurées vis-à-vis des évolutions iraniennes nous aura finalement fait oublier certains enseignements historiques précieux. Parmi ceux-ci, les faits établis par Roger Chartier. Dans son lumineux essai intitulé Les origines culturelles de la Révolution française (Paris, Seuil, 1999), celui-ci démontrait en effet avec brio que, contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas les livres qui ont fait la Révolution française, mais plutôt l’inverse. Autrement dit, les interprétations a posteriori nous auraient poussé à vouloir voir la Révolution française comme étant le produit d’une conscience et d’un éveil intellectuels et culturels des Français, alors que dans les faits, il s’avère que ce sont plutôt des dynamiques sociales, et endogènes, qui ont naturellement abouti à la Révolution. On ne peut qu’être tenté, aujourd’hui, d’opérer un parallèle entre cette idée forte de R. Chartier, et la situation courant en Iran. D’aucuns vont en effet jusqu’à qualifier les événements iraniens de « Révolution Twitter », en référence au fameux site Internet qui procure une grande partie des informations dont nous disposons sur ce qui se passe sur le terrain. Or, c’est oublier là que, dans d’autres régions du monde, les récentes révolutions « des roses », « orange », ou encore « des tulipes » n’ont en rien entraîné le type de bouleversement qui avait été initialement escompté ; pourquoi devrait-on voir une exception dans la dite « Révolution verte » iranienne ? L’aboutissement des événements iraniens est encore incertain à l’heure qu’il est, certes ; mais il ne s’apparente en rien à une nouvelle Révolution. Et quand bien même il le deviendrait, il sera à interpréter à la lumière de dynamiques essentiellement endogènes, et non pas au départ d’outils communautaires et technologiques qui, aussi importants soient-ils, ne sauraient nous faire oublier un fait fondamental. A savoir que, des décennies durant, ce sont principalement les ingérences étrangères qui ont porté un tort durable à l’Iran.