ANALYSES

Une partition du Kosovo ?

Tribune
15 juin 2009
Les Albanais dominent le Kosovo depuis l’intervention de l’OTAN en 1999 et ont acquis, il y a un an, un statut - encore partiel - d’indépendance pour celui-ci. Cette indépendance était attendue par l’immense majorité de la population. Les Albanais, qui regroupent aujourd’hui plus de 90% de la population, ne pouvaient admettre l’idée d’une réintégration avec la Serbie qui n’a jamais eu de bons rapports avec ce peuple. Remarquons d’ailleurs que les Albanais ne sont pas Slaves, contrairement aux autres peuples de l’ancienne Yougoslavie (« le pays des Slaves du Sud »).

Quel est alors l’avenir des Serbes au Kosovo, dans ce berceau de leur culture où se trouvent de nombreux monuments importants de leur histoire, à commencer par les fameux monastères ? En effet, si un Etat multiethnique n’est pas possible, il faut leur trouver une place au Kosovo, peut-être en envisageant une partition comme l’a évoqué le président serbe il y a quelques mois.

Neuf ans de présence internationale ont largement réduit le nombre de Serbes au Kosovo qui sont aujourd’hui environ 100 000. Ils ont ainsi disparu de nombreuses places historiques comme la ville de Pec. Ils sont aujourd’hui regroupés dans quatre zones principales : majoritairement au Nord, autour de Gračanica, dispersés dans le Sud-Est et dans la ville de Strpce et ses alentours. Il existe également d’autres petites enclaves dispersées dans tout le pays, regroupant quelques centaines d’habitants.

Le nord du Kosovo est, dans les faits, le Sud de la Serbie. Jusqu’à la rivière Ibar, on parle serbe, on est orthodoxe, on utilise le dinar et les drapeaux serbes se succèdent. Toute la région vit tournée vers la Serbie dont elle a fait un temps partie avant que Tito ne la rattache au Kosovo peu après la seconde guerre mondiale. Imposer l’autorité de Pristina dans cette partie est impossible, les Serbes lutteront toujours. Ce qu’ils ont déjà fait depuis la déclaration d’indépendance, en détruisant les postes de frontière les séparant de la Serbie ou en occupant le tribunal pour demander qu’il soit rattaché aux compétences de Belgrade. La frontière est déjà modifiée comme le prouve un certain nombre d’indices: il est courant de voir les douanes à la sortie de la zone peuplée de Serbes, après le pont Cambronne. De même, tout Albanais refusera de franchir le pont avec sa voiture, faisant remarquer qu’avec sa plaque d’immatriculation kosovare, sa voiture risque d’être caillassée. En effet au nord de l’Ibar, les voitures ont des plaques serbes, ou n’en n’ont pas du tout.

Les autres lieux de peuplement serbe ressemblent au nord du Kosovo mais se prêtent mal à une partition car ils n’ont pas de frontière commune avec la Serbie. Faut-il alors lier les principales enclaves à l’autorité de Belgrade ? Cela est bien complexe mais peut être envisagé. Associer les monuments historiques majeurs de l’Histoire serbe à Belgrade semble par contre assez simple. Il s’agit en effet d’un héritage refusé par la majorité des Albanais qui ont, depuis 1999, tenté et souvent réussi à les incendier. On pourrait alors imaginer un statut semblable à ceux des cimetières américains en Normandie. Ces derniers font en effet partie du territoire américain qui les a donc en charge. Les populations serbes du Sud-Est du Kosovo sont une exception notable : dans cette région, relativement épargnée par les conflits, des contacts entre Serbes et Albanais existent. Il y a un caractère multiethnique mais le modèle ne semble pas pouvoir s’exporter vers les autres régions.

Si une partition avait lieu, cela pourrait être une véritable opportunité pour la Serbie, le Kosovo et la paix. Pour cela, il faudrait que la partition soit accompagnée d’une réconciliation des deux pays et peuples qui passerait par une reconnaissance mutuelle (la Serbie ne reconnaît toujours pas l’indépendance du Kosovo) et d’une coopération économique majeure, notamment avec la création d’un espace de libre-échange. Cet espace permettrait de gommer d’éventuelles frontières internes au Kosovo, si l’on décidait de rattacher certaines enclaves au pouvoir de Belgrade. Le développement économique du Kosovo est fondamentalement indispensable à la paix. Celui-ci doit passer par la Serbie, voisin le plus riche du Kosovo. Sans ce partenaire économique, ce nouveau pays ne pourra que très difficilement commercer et fonctionnera uniquement grâce à l’argent de nombreux trafics, des aides internationales et de la très importante diaspora à l’étranger. Avec une partition, la Serbie ne se sentirait plus autant humiliée et le Kosovo pourrait exister véritablement en tant qu’Etat du monde avec la possibilité d’avoir son siège à l’ONU et de commercer avec des partenaires économiques viables.

Aujourd’hui, rien ne laisse présager ce futur, les obstacles à une partition étant nombreux. Pour les Albanais au pouvoir, céder des morceaux de leur nouveau pays, dont les mines de Trepca dans le nord du Kosovo, est encore inacceptable. Les Albanais pourraient aussi demander en échange de territoires dans le Kosovo, la vallée de Presevo en Serbie, peuplée d’Albanais. Cette demande amènerait sans doute à un blocage des négociations puisqu’après avoir perdu le Kosovo, les Serbes risquent de vouloir garder leur territoire à tout prix. Cela pourrait aussi avoir de très graves conséquences en Macédoine, en Bosnie-Herzégovine ou encore dans le Caucase.

Durant ces prochaines années, il semblerait que l’on tente de faire des Albanais et des Serbes vivant au Kosovo des « Kosovars ». On a ainsi créé artificiellement un drapeau pour ce « peuple ». Cela sera sans doute accepté par les Albanais, mais les Serbes, malgré une constitution très favorable aux minorités, risquent très fortement de s’y opposer. Le dialogue, la réconciliation, et la compréhension entre les habitants du Kosovo ne semble donc pas être pour bientôt.