ANALYSES

Vers une tension dans les relations Etats-Unis / Chine ?

Tribune
16 février 2009
Pékin a vu partir avec regret l’administration Bush avec laquelle les relations étaient globalement bonnes. La politique de l’administration Bush a consisté à éviter toute confrontation avec la Chine. Même si George W. Bush a reçu le Dalaï Lama, il était présent à la cérémonie d’ouverture des JO de Pékin. A tel point que les journaux officiels chinois ont salué son départ de la Maison Blanche en le qualifiant d’ « ami de la Chine ».

Les dirigeants chinois ne savaient pas à quoi s’attendre avec l’arrivée d’une nouvelle administration. Traditionnellement, ils se méfient des démocrates, généralement plus préoccupés par la question des droits de l’homme et, de par leurs liens avec les syndicats, plus sensibles à l’impact des pratiques commerciales chinoises sur le marché de l’emploi américain.

La Chine a été très peu présente dans la campagne électorale américaine. Les seules allusions des candidats ont porté sur l’interdiction des jouets « made in China » - proposition de McCain – et la critique de la sous-évaluation du yuan responsable, selon Obama, de l’énorme déficit commercial américain à l’égard de la Chine.

Le discours d’investiture du Président Obama a marqué le premier « couac ». Deux passages ont été censurés en direct à la télévision chinoise : celui sur le communisme (« Souvenez-vous que les précédentes générations ont tenu tête au communisme et au fascisme pas seulement avec des missiles et des chars, mais avec des alliances solides et des convictions durables ») et celui sur la dissidence (« A ceux qui s’accrochent au pouvoir par la corruption et la fraude, et en bâillonnant la dissidence, sachez que vous êtes du mauvais côté de l’histoire mais que nous vous tendrons la main si vous êtes prêts à desserrer votre poing »).

La Chine, devenue la troisième économie mondiale, sa devise et son énorme excédent commercial sont visés par la nouvelle administration américaine, dès son arrivée au pouvoir.
C’est Tim Geithner, deux jours après l’investiture, lors de son discours devant le Sénat, qui reprend le thème de la sous-évaluation du yuan et accusant Pékin de « manipuler » sa monnaie et de soutenir ainsi artificiellement ses exportations. Les exportations chinoises aux Etats-Unis ont atteint un nouveau record, s’élèvant à 338 Mds de dollars en 2008. La balance commerciale américaine a clôturé l’année en déficit de 677 Md$ dont 40% imputables à la Chine (266 Md$). Si le yuan s’est apprécié de 20% en 5 ans, certains experts américains considèrent qu’il est encore largement sous-évalué face au dollar (jusqu’à 40% selon les plus « virulents »).

Au moment où l’administration Obama propose son plan de relance face à la crise, ces attaques contre la Chine sont de nature à flatter les citoyens inquiets pour leur emploi et les puissants syndicats, notamment ceux de l’acier et du textile.

La réplique chinoise n’a pas tardé. D’abord du côté du Premier ministre Wen Jiabao qui, à Davos, a accusé les Etats-Unis, sans les nommer, d’être les premiers responsables de la crise et qui leur a demandé de choisir la voie de la « coopération » plus que de la « confrontation ». Puis du côté du Président Hu Jintao, qui lors de sa conversation téléphonique avec B. Obama, l’a exhorté à résister au « protectionnisme commercial ».

Selon le China Daily , « le Président américain considère peut-être la Chine comme une concurrente ».

Ce qui est certain, c’est qu’après plusieurs années, la Chine pourrait redevenir centrale dans les préoccupations de l’administration américaine. Deux des conseillers du Président Obama sont particulièrement réputés pour leur connaissance des enjeux chinois. Jeffrey Bader, conseiller pour l’Asie du Conseil de sécurité national est un spécialiste de la Chine, qu’il voit comme une priorité. Kurt Campbell, Secrétaire adjoint pour l’Asie de l’Est est lui un ardent défenseur de Taïwan et considère que la modernisation militaire chinoise est une réelle menace.

Avec Bush comme « repoussoir » pour de nombreux pays et sa politique centrée sur Al-Qaïda et sur l’Irak, les Chinois ont eu tout le loisir de développer leurs liens économiques et diplomatiques avec le reste du monde (en particulier l’Afrique et l’Amérique du Sud). L’Amérique d’Obama semble vouloir reprendre son leadership mondial. La concurrence entre les deux nations ne fait donc que commencer.

Les autres sujets de discussion avec la Chine ne manquent pas : la question du Darfour, la propriété intellectuelle, la sûreté des produits, l’énergie, l’environnement, le nucléaire iranien et nord-coréen, Taïwan, les droits de l’homme (2) …
Hillary Clinton, qui prépare son prochain voyage en Chine, souhaite que la relation entre les deux pays soit « plus complète » (ie. pas seulement économique) et veut « parler de tout ».

Si l’interdépendance entre les deux pays est facteur de tensions, elle rend pourtant nécessaire leur collaboration. La Chine dépend de la consommation américaine pour soutenir ses exportations et les Etats-Unis dépendent de Chine, leur premier créancier (3). Leurs économies sont totalement imbriquées.

Les autorités de Pékin disent apprécier la volonté du nouveau Président américain d’exercer une diplomatie souple et ouverte. Par ses premiers signaux contre les pratiques commerciales chinoises, Barack Obama tente manifestement de démarrer les négociations en position de force.


(1) Les « anniversaires » de 2009 : les 20 ans des événements de Tian An Men en juin, les 60 ans de la République populaire de Chine le 1er octobre.
(2) Les associations de protection des droits de l’homme mettent la pression au Sénat pour que cette question soit abordée par la nouvelle administration avec la Chine. Le gouvernement américain vient d’ailleurs d’envoyer un premier signal à Pékin en refusant de renvoyer en Chine les 17 détenus ouighours de Guantanamo.
(3) La Chine est devenue la première détentrice de bons du Trésor américain en 2008 avec 585 Md$, devant le Japon.