ANALYSES

Gaza un bilan déjà lourd : humainement pour les Palestiniens et politiquement pour les Israéliens

Tribune
30 décembre 2008
Qu'espère Israël ? Officiellement la fin des tirs de roquettes sur son territoire à partir de Gaza. Cet objectif aurait pu certainement être atteint par la levée du blocus sur Gaza, dont le Hamas faisait une condition de la poursuite du cessez-le-feu. Tel Aviv n'a pas voulu accomplir ce geste qui aurait été interprété et aurait constitué une victoire pour le Hamas. Car, et ce n'est plus caché désormais, Israël souhaite la défaite ou le démantèlement du Hamas, mouvement qu'il avait favorisé il y a une vingtaine d'années pour contrer l'influence des laïcs de l'OLP.

Un troisième objectif est invoqué par certains observateurs y compris les Israéliens. Israël souhaite restaurer sa capacité de dissuasion mise à mal par le semi-échec de la guerre du Liban.

Ces objectifs sont-ils accessibles ? N'y a-t il pas un risque pour Israël d'apparaître - comme ce fut le cas en 2006 - comme vaincu s'il n'a pas totalement gagné ? Et une victoire totale est-elle possible ? Israël comme en 2008 ne va-t-il pas donner le sentiment de vouloir écraser une noix avec un marteau pilon et faire un usage excessif de la force, fût-ce pour une cause initialement compréhensible ? Et enfin, ne va-t-il pas renforcer ceux qu'il prétend vouloir affaiblir ?

Il est certain que l'envoi de roquettes sur Israël par le Hamas est militairement et politiquement pathétique. Elles font des dégâts matériels et des pertes humaines, mais ne sont en aucun cas de nature à faire plier Israël. L'objectif du Hamas ne peut être de renverser un rapport de force défavorable aux Palestiniens. Ces tirs de roquettes ne servent qu'à radicaliser l'opinion israélienne, affaiblir le camp de la paix. Est-ce l'objectif du Hamas ? Si oui, l'offensive israélienne peut s'apparenter à tomber tête baissée dans le piège de l'adversaire.

Pour éviter ce piège, il faudrait que le Hamas soit vaincu. Cela peut se produire par une demande de cessez-le-feu du Hamas. On voit mal le mouvement islamiste faire cela sans rien obtenir en échange, sauf à perdre toute crédibilité. Ce serait admettre publiquement que sa stratégie était suicidaire.

Israël peut espérer détruire le Hamas comme mouvement. Mais cet espoir consiste un peu à prendre sa propre propagande pour la réalité. Israël présente le Hamas comme un mouvement terroriste. Les Etats-Unis et l'Europe ont adhéré à cette vision. Mais le Hamas n'est pas Al Qaeda. Ses racines populaires sont profondes, et il est à la fois un mouvement armé et une organisation de masse. Comme le Hezbollah que la guerre de 2006 n'a pas affaibli, bien au contraire.

En 2008 comme en 2006, Israël espère que les populations qui souffrent des bombardements se retourneront contre ceux qui ont été le déclencheur (le Hezbollah pour l'enlèvement des soldats israéliens, le Hamas pour le tir des roquettes) et non contre ceux qui bombardent. Cela n'a pas fonctionné en 2006, il est peu probable que cela fonctionne en 2008.

En Palestine comme partout ailleurs, un peuple qui se sent attaqué a pour premier réflexe de se regrouper autour de ses dirigeants. Israël dit souhaiter vouloir éliminer le Hamas pour favoriser les Palestiniens modérés. Le problème est que la meilleure aide à apporter à Mahmoud Abbas aurait été de lui donner des arguments pour convaincre son peuple, que la voie stratégique qu'il a choisie, la négociation, la condamnation du terrorisme, la paix avec Israël était payante. Lorsqu'il a succédé à Arafat en janvier 2005, Israël n'en a pas profité pour ouvrir avec lui des négociations ou procéder de manière négociée au retrait de Gaza.

Yossi Beilin avait averti que faute de conforter Abbas par des vraies négociations, le Hamas sortirait vainqueur des élections en janvier 2006, et ce fut le cas. Après les espoirs (pour ceux qui voient le monde avec les lunettes d'Elton John) de la conférence d'Annapolis, aucun progrès tangible n'a été obtenu sur aucun point sensible. Bref, Mahmoud Abas est délégitimé par l'action conjointe du Hamas et d'Israël.

De même, Israël a placé dans un grand embarras un des rares pays arabes à avoir fait la paix avec lui, car l'Egypte apparaît comme indirectement complice du blocus de Gaza. Les adversaires islamistes de Moubarak devraient capitaliser là-dessus.

Quels sont les risques pour Israël ? A court terme, ils sont inexistants. La capacité de réplique militaire des Palestiniens est quasi-nulle, les pays arabes resteront prudemment à l'écart, les pays occidentaux au pire ou au mieux émettront des condamnations qui resteront purement platoniques.

Mais Israël aurait tort de penser que la colonne 'risques' est quasi nulle par rapport à celle des avantages. Ceci n'est vrai qu'à court terme. Avant même une éventuelle opération terrestre qui, du fait de la réalité démographique de Gaza, aurait des effets humainement terribles, les dégâts pour Israël sont déjà énormes.

Les arabes modérés, ceux qui veulent négocier sincèrement avec Israël sont affaiblis. Les opinions arabes qui comptent, même dans les pays non démocratiques, sont révulsées par les images qu'elles ont vues. Des images qui sont beaucoup plus horribles que celles qu'ont montré les medias occidentaux. Mais même ces derniers, d'habitude très prudents lorsqu'il s'agit d'évoquer le conflit israélo-palestinien, sont cette fois-ci, et avant que le bilan humain ne s'alourdisse, plus enclins à condamner Israël. Les gouvernement européens qui renvoient dos à dos le Hamas et Israël, et les Etats-Unis qui réservent eux leurs critiques au Hamas, sont isolés non seulement par rapport aux opinions publiques mais aussi par rapport aux médias.

L'image d’Israël va subir un nouveau contrecoup terrible alors que les dégâts nés de la guerre du Liban sont encore vivaces. Et ceci une fois encore, alors qu'on n’en est qu'au début du conflit. Comme il est loin d'être certain que l'opération soit une réussite, militaire et politique, Israël risque à la fois d'être détesté et de ne plus faire peur. A tout point de vue le risque pour Israël est d'avoir à Gaza le résultat amplifié de la guerre du Liban.

Enfin un dernier mot. On a souvent mis en perspective la concomitance de cette guerre avec la trêve de Noël. Il en est une autre plus pertinente et qui devrait faire plus réfléchir : cette guerre a été lancée au moment où Samuel Huntington, le théoricien du choc des civilisations, s'éteignait. Elle risque de contribuer à son triomphe posthume.