ANALYSES

Entre Gaza et Huntington : nouvel échec annoncé pour la stratégie israélienne

Tribune
29 décembre 2008
Une opération préparée de longue date…
Evidemment, l’effet de surprise a été privilégié ici par le gouvernement israélien. Celui-ci aspirerait, selon ses objectifs annoncés, à pousser le Hamas à cesser ses tirs de roquette en direction de l’Etat hébreu. On devine là le fait que les Israéliens n’aspirent pas pour autant à déstructurer le Hamas, aboutissement qui ne serait de toutes façons pas plus réalisable que ce qui prévalut dans le cas du Hezbollah libanais il y a un peu plus de deux ans. Dans le même temps, on ne saurait pour autant se contenter pleinement de cette explication officiellement avancée par les Israéliens. Il paraît en effet aujourd’hui que cette opération aurait été prévue depuis maintenant six mois, soit à l’époque où le Hamas avait effectivement décidé d’observer une « trêve » de six mois vis-à-vis d’Israël.
Pour le reste, cela faisait quelques jours que le gouvernement du Premier ministre sortant Ehud Olmert avait décidé d’entreprendre effectivement cette opération musclée. Et il s’était d’ailleurs empressé de prévenir certains de ses homologues régionaux, dont l’Egypte, de l’imminence de son mouvement. Sans que ceux-ci n’y trouvent apparemment à redire sur le coup.

… mais sans gains tangibles
Pourtant, on croit deviner que cette opération militaire israélienne pourrait avoir des relents tout sauf payants pour l’ensemble des acteurs des scènes régionale comme internationale.
Le Hamas ne semble en effet pas devoir vaciller quelle que soit l’intensité de la poussée militaire israélienne ; le Fatah et le président Mahmoud Abbas ne seront pas plus renforcés aux yeux des Palestiniens, bien au contraire ; Américains et Européens ne semblent pas, une fois encore, pouvoir redorer leurs blasons, eux qui oscillent entre validation aveugle de la stratégie militaire israélienne et affichage d’un attentisme pathétique doublé de mous appels à une cessation des « hostilités » ; les gouvernements arabes brillent pour la plupart d’entre eux par des critiques tout aussi molles qui cachent mal leur duplicité… Ne restent ainsi que des pays tels que la Syrie et l’Iran, qui trouvent matière à rebondir sur ces événements pour insister sur la validité de leur stratégie régionale, ainsi que des formations (Hezbollah libanais, Frères Musulmans de Jordanie…) et des opinions publiques arabes échaudées, pour que la boucle soit presque bouclée.
Une fois encore, cette escalade militaire israélienne vis-à-vis des Palestiniens de la bande de Gaza vient ainsi insister sur l’absurdité de ce conflit, ainsi que l‘aboutissement de la stratégie actuelle à un contre-effet pour les objectifs sollicités par les Israéliens. Car, en-dehors de considérations politiciennes et tacticiennes internes, on voit mal ce que les Israéliens pourraient escompter de ce nouvel accès de violences dont ils sont les principaux acteurs.

Tactiques et politique

Les tirs de roquettes palestiniennes vers le territoire hébreu, combinés à une radicalité dans les propos des cadres du Hamas, sont condamnables certes : mais ils sont loin d’avoir provoqué près de 1000 victimes (environ 300 morts et 700 blessés) majoritairement innocentes en l’espace de 48 heures, comme cela est actuellement le cas pour les habitants de la bande de Gaza.
Dit autrement, il n’y avait pas péril dans la demeure israélienne lorsque cette opération fut lancée. Or, si l’Etat hébreu peut avoir des raisons de ne pas laisser le Hamas se renforcer, il faut aussi voir que les perspectives politiques du pays sont à l’organisation d’élections législatives anticipées en février 2009, qui nécessitent pour chacun des candidats de montrer qu’il est à même de contenir la situation dans les Territoires palestiniens s’il venait à être élu.
Tzipi Livni (Kadima, Affaires étrangères) et Ehoud Barak (Parti Travailliste, Défense) ne pouvaient ainsi qu’abonder dans le sens d’une stratégie qui insiste sur leurs capacités stratégiques tout en coupant l’herbe sous les pieds d’un Hamas déterminé pour sa part à empêcher le président Mahmoud Abbas de prolonger son mandat d’un an (soit jusqu’à janvier 2010). Avec bien entendu un curseur politique israélien incontournable à la clé : le fait qu’ils concurrencent ainsi pour chacun d’entre eux leur principal adversaire politique, l’homme favori des sondages israéliens, Benyamin Netanyahu. Les estimations le placent en effet soit comme gagnant en suffrages des législatives israéliennes de février prochain, soit à égalité avec Tzipi Livni. Chose qui est jusqu’à déplaire à Ehud Olmert, qui, aussi sortant soit-il, demeure l’un des représentants des intérêts du parti Kadima, et non du Likoud.

Une paix aux abonnés absents

On voit difficilement quelle sera l’issue de cette aberrante nouvelle escalade dans le conflit israélo-palestinien, les Israéliens paraissant déterminés à ne pas perdre la face comme cela fut le cas il y a deux ans au Liban. Pour l’heure, ils paraissent profiter de la période de flottement régnant au niveau politique américain afin de faire aboutir ce qu’ils présentent comme étant une stratégie sécuritaire.
Cela dit, l’on voit d’ores et déjà qui, outre la résolution du conflit israélo-palestinien, figurera parmi les perdants de cet épisode :

- les Américains, toujours aussi partisans de méthodes sécuritaires faisant fi du politique ;

- les Européens, inertes mais que l’on suppose quelque peu gênés de voir les Israéliens répondre de la sorte au renforcement des relations israélo-européennes décidé et annoncé il y a à peine trois semaines ;

- le Conseil de Sécurité de l’ONU, capable tout au plus, une fois encore, de l’adoption de résolutions non contraignantes ;

- et une grande partie des gouvernants arabes de la région, dont les critiques officielles à l’encontre de la stratégie israélienne ne trompent plus grand monde.

En contrepartie, le sursaut de la « rue arabe », combiné aux protestations des principales formations politiques régionales non gouvernementales, laisse un bel avenir à la radicalisation plus avant de ces opinions publiques régionales. Il n’est par ailleurs en rien anodin de constater que c’est la Turquie, Etat non arabe en paix avec l’Etat hébreu, et parrain jusqu’ici de « négociations indirectes » entre les Syriens et les Israéliens, qui a accusé ces derniers de « crimes contre l’humanité », et argué de ce que la reprise de contacts avec eux se révélait « illusoire ». Les relations turco-israéliennes ne devraient pas pour autant en ressortir affectées ; mais l’état des relations israélo-arabes, et l’avenir d’une paix régionale, si, une fois encore.

Il devient ainsi malheureux de constater que, à l’heure du décès de Samuel Huntington, certains acteurs aient voulu se lancer dans des stratégies qui ont pour effet de remettre au goût du jour le concept de « choc des civilisations » cher à ce dernier. Une fois encore, celui-ci n’est pourtant en rien inéluctable ; mais l’état de la scène proche-orientale ne permet décidément toujours pas d’envisager son écartement durable. Pour le reste, Israéliens et Palestiniens, tout comme Israéliens et Arabes, feront encore beaucoup parler d’eux le long des années à venir… mais malheureusement pas dans le sens que l’on pourrait escompter.