ANALYSES

Les nouveaux penchants européens de la Grande-Bretagne ?

Tribune
24 décembre 2008
Plus encore, cependant, que ce revirement d’opinion sur la scène politique intérieure, orchestré comme il se doit en termes de communication, c’est le nouvel intérêt pour la chose européenne qu’on prête désormais à Gordon Brown et la manière dont la Grande-Bretagne aurait su réoccuper un rôle pivot en son sein qui ne devraient pas manquer de nous interroger. Invitée à participer au sommet des Etats membres de la zone euro à Paris, le 12 octobre 2008, alors qu’elle n’en fait pas partie, la Grande-Bretagne de Gordon Brown aura été la grande inspiratrice du plan de sauvetage financier adopté à cette occasion. Quelques semaines plus tard, ce sont encore les initiatives britanniques en matière de relance économique qui sont scrutées avec grand intérêt sur le continent, à l’image de la baisse de la TVA décidée à la mi-novembre. A cela s’ajoute, enfin, la répétition de discours enjoignant aux pays membres de l’Union européenne de coordonner leur politique économique et d’éviter les initiatives par trop nationales susceptibles d’affecter le cadre global de l’économie intra-communautaire, avec laquelle la Grande-Bretagne réalise autour de 60% de ses échanges commerciaux. Autant d’initiatives qui ont valu à Gordon Brown de se voir décerner le titre de « révélation européenne de l’année » par un panel de journalistes européens.


La traduction politique continentale la plus tangible de ces « nouvelles dispositions européennes de Gordon Brown » serait à chercher du côté du rapprochement franco-britannique constaté ces derniers mois, et ce au détriment de l’Allemagne, critiqué, notamment, pour le caractère timoré de son plan de relance économique (31 milliards d’euros, contre 26 milliards d’euros pour la France et 23,5 milliards d’euros pour la Grande-Bretagne), mais aussi pour s’être montrée rétive à un plan de relance européen et pour ces tergiversations récentes sur le paquet énergie-climat. Le sommet franco-britannique du 8 décembre, qui s’est tenu à Londres en présence du président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, largement consacré à la réponse européenne à la crise économique, aurait achevé de conforter ce sentiment. A quelques jours du Conseil européen de Bruxelles, en effet, ce « Global Europe Summit », comme il a été nommé, reprenant en cela une terminologie, et donc une conception toute britannique de l’UE, donnait à penser que la Grande-Bretagne avait recouvré une place et une influence au cœur du dispositif européen. Gratifié d’un nouveau rôle de moteur européen aux côtés de la France, la Grande-Bretagne aurait actuellement les yeux tournés vers l’Europe.


Il y a pourtant comme un air de déjà vu et de déjà entendu dans ce nouvel avatar des relations anglo-européennes et dans cette énième affirmation d’une nouvelle « entente cordiale », sur fond de crise de la relation franco-allemande. L’intérêt manifesté pour l’échelon européen par Gordon Brown ces dernières semaines ne saurait se mesurer autrement qu’à la lumière des intérêts économiques et financiers britanniques qu’il entend défendre et promouvoir dans la tourmente, et certainement pas depuis le registre du rapprochement européen volontariste. Si le pragmatisme semble être l’une des qualités politiques les plus prisées du moment, et Gordon Brown n’en manque pas – comme l’atteste son revirement en matière de politique économique et de finances publiques ces dernières semaines, contre les dogmes du modèle dont il fut l’initiateur au milieu des années 1990 au sein du New Labour –, il ne faudrait peut-être pas s’illusionner sur ses effets de légitimation en matière européenne.


La référence européenne décelée ces dernières semaines dans les attitudes et les discours du gouvernement britannique n’est que le produit de la conjoncture mondiale et traduit l’échelon auquel les réponses à la crise doivent se laisser coordonner, la mise en œuvre effective de ces réponses demeurant nationale. Cette attitude procède donc d’une logique étatique coopérative traditionnelle pour la Grande-Bretagne davantage que d’une dynamique européenne intégrative. De la sorte, et au regard de la présidence française de l’UE, qui a été présentée par certains commentateurs comme marquant le retour de l’Europe des Etats, on pourrait se demander si, finalement, ce n’est pas l’Union européenne qui a actuellement les yeux tournés vers Londres et la fameuse « Global Europe » qu’on y défend, plutôt que l’inverse.


A cet égard, le rapport du groupe de Chatham House, A british Agenda for Europe : Designing our own Future (lire), publié en septembre 2008 sous la direction de l’ancien conseiller de Tony Blair, Stephen Wall, consigne quelques-unes des orientations qui devraient structurer la politique européenne britannique ces prochaines années. Une politique ambitieuse résolument tournée vers ses voisins européens peut-on lire, tant en matière sécuritaire et énergétique qu’environnementale, voire monétaire, et ce, est-il précisé dans l’avant-propos, dans l’intérêt bien compris de la Grande-Bretagne…