ANALYSES

(ana)Chroniques nord-coréennes : de la difficulté d’entreprendre Pyongyang

Tribune
12 décembre 2008
En dépit des attentes de certains (délégation américaine notamment, désireuse de « débloquer le dossier » avant le terme tout proche de l’administration Bush) et des « bonnes intentions » émises une poignée de jours plus tôt par les émissaires nord-coréens, désireux de « dénouer les difficultés ralentissant l’avancée du dialogue » (Xinhua ; 7 déc.), les opiniâtres plénipotentiaires de ces 6 nations conviennent de l’existence rédhibitoire d’une énième pierre d’achoppement. Cette fois-ci, l’accord « aide contre dénucléarisation », paraphé en 2007, butte sur la vérification du démantèlement des installations nucléaires, Pyongyang arguant - pour l’anecdote - que l’accord négocié plus tôt ne mentionnait pas la collecte par les inspecteurs du désarmement d’échantillons sur site, mais une simple visite d’experts, agrémentée d’entretiens avec des scientifiques et techniciens œuvrant dans les installations atomiques concernées …

Il est vrai que les augures laissaient craindre quelques anicroches aux tractations pékinoises ; le raidissement de Pyongyang (un phénomène pourtant courant…) ces dernières semaines annonçait en effet la couleur :
- suspension fin novembre des (rares) visites touristiques en Corée du nord et du fret ferroviaire en provenance du sud ;
- bravades virulentes (cf. rupture des relations diplomatiques) en direction de Séoul, « coupable » de laisser les activistes sud-coréens envoyer par dizaines de milliers, dans des ballons à l’hélium que porte le vent par delà la Zone Démilitarisée, des « messages de propagande » invitant la population à se désolidariser de ses dirigeants ;
- réduction des activités sur le complexe industriel intercoréen de Kaesong (Corée du nord) ;
- diminution drastique de la présence sud-coréenne sur ce site (2 déc.) ;
- mots durs (quoi qu’habituels…) de Pyongyang à l’endroit de Washington et de Séoul (« Les Etats-Unis doivent cesser leur politique hostile envers la Corée du nord et les sud-coréens renoncer à leur logique de confrontation envers leurs compatriotes » ; 3 déc. ; Minju Joson) ;
- menace de « ne plus discuter avec le représentant de Tokyo aux PP6 si celui-ci a l’impudence de se présenter dans la salle de conférence
» (6 déc.) ;
- mots doux adressés le 10 déc. via l’agence de presse officielle KCNA aux Etats-Unis, « pays dirigé par une poignée de clans fortunés jouissant de privilèges (…) ; (…) où 36 millions d’Américains souffrent de la faim et 47 millions n’ont pas accès aux soins médicaux (…) » ;
- rhétorique anti-américaine toujours, en cette même prolifique journée du 10 déc. (alors que les PP6 mobilisent encore les membres affairés des 6 délégations…), via le journal officiel Rodong Sinmun, selon qui « Les Etats-Unis planifient le déploiement de 3 escadrons de chasseurs F-22 et de Global Hawks (drones de surveillance) dans la région Asie-Pacifique, dans le but de conserver leur supériorité militaire et de réaliser des attaques préventives (…) ; poussant son « analyse », le quotidien ajoute : « Les forces bellicistes américaines accentuent leurs préparatifs en vue de frappes préemptives sur la République Populaire Démocratique de Corée, en marge des PP6 ». Rien que cela…

Inutile d’aller plus avant dans l’étude des rodomontades, gesticulations, actes et menaces récentes de Pyongyang pour comprendre que la session pékinoise des PP6 avait peu de chances d’engendrer quelque avancée substantielle. Dans les couloirs de Washington, de Séoul, de Tokyo, de Moscou ou de Pékin, on croise peu de surpris ; on rencontre en revanche davantage d’observateurs convaincus que Pyongyang n’entendait en toutes hypothèses pas aller plus loin dans le déroulé de cette phase 2 du processus (en 3 temps) de dénucléarisation… avant l’arrivée à la Maison-Blanche de son prochain locataire, le démocrate B. Obama.

Deux ans après avoir franchi le seuil nucléaire, deux mois après avoir « disparu » de la liste américaine des Etats sponsors du terrorisme, la Corée du nord et ses ombrageux dirigeants n’entendent en rien céder à leur stratégie de négociation/chantage habituelle faite de menaces, d’ouvertures suivies de rétractations, de mises en garde et de gesticulations que suivent de subites phases d’apaisement, de raidissements successifs capables d’inquiéter suffisamment ses interlocuteurs pour que ces derniers abaissent le seuil de leurs exigences.

L’incertitude entourant depuis un long trimestre le sommet du pouvoir nord-coréen pèse également sur les débats et le malaise de ses participants. Par-delà les dizaines de clichés statiques montrant ces dernières semaines (sans beaucoup convaincre…) un Kim Jong-Il multipliant les sorties et les séances photos, qu’en est-il exactement de son état de santé ? Est-il suffisamment bien remis de son accident vasculaire cérébral d’août dernier pour demeurer le Cher leader capable de présider aux destinées des 23 millions de nord-coréens ? Si tel n’est pas le cas, qui donc est en charge du pilotage de la nation ? Les caciques du Parti Communiste et les hauts responsables militaires ont-ils désormais, collectivement, l’ascendant sur le fils de feu le Grand Leader et la conduite collégiale des affaires nationales ? La vérité est que la lecture extérieure de cette atypique dictature communiste héritée d’un autre temps s’avère d’une telle complexité, notre ignorance et nos approximations si grandes sur tant de thématiques et d’acteurs internes, notre finesse d’analyse et d’anticipation si ténue que nous demeurons en cette fin d’année 2008 - comme bien souvent ces dernières décennies - réduits « au jeu » des périlleux exercices de conjectures et à l’élaboration de scenarios fragiles et incertains.

(1) Entamées en 2003, ces PP6 impliquent les deux Corées, les Etats-Unis, le Japon, la Chine et la Russie.