ANALYSES

Le retour en grâce de Gordon Brown

Tribune
26 novembre 2008
Mais la crise financière et économique a redistribué les cartes. Dans un pays où le secteur financier, grâce à la City de Londres, génère presque 10% du PIB, la peur d’une récession durable a envahi tous les esprits, d’autant plus que l’économie réelle était également plombée par l’éclatement d’une bulle spéculative ayant frappé le marché de l’immobilier. Gordon Brown est un politicien terne certes, mais il connaît l’économie et la finance, ayant été le chancelier de l’échiquier de Tony Blair pendant 10 ans. Acte d’opportunisme politique, il rappelle au gouvernement, en octobre 2008, Peter Mandelson, le commissaire européen au Commerce qui était surtout jusque là, l’ennemi publique numéro 1 de Gordon Brown.

Tout oppose pourtant ces deux hommes. Mandelson, appelé le « prince des ténèbres » par la presse britannique, est un homme élégant, brillant orateur, manipulateur, apôtre de l’utilisation du « spin ». Bref, l’inverse de Gordon Brown. P. Mandelson a été le créateur du New Labour, nouvelle version du Parti travailliste, ouvert aux classes moyennes et à l’économie de marché, ayant permis à Tony Blair de prendre le rênes du pays après des décennies de pouvoir conservateur. En 1994, à l’heure de choisir le nouveau leader du Parti, l’avis de Mandelson a donc pesé lourd. Quand il décide de soutenir Tony Blair contre Gordon Brown, les deux hommes deviennent ennemis à jamais (1). Et pourtant, Gordon Brown décide, à l’heure où la crise frappe de plein fouet l’économie mondiale de demander à Mandelson de revenir au gouvernement, au poste de Ministre du Commerce. Le message adressé au pays est clair : en temps de crise globale, le Labour dispose des meilleurs cerveaux pour combattre la crise et les querelles personnelles ne retarderont pas la sortie de crise. Mieux, Gordon Brown semble en réalité reprendre le poste de Ministre de l’économie, faisant ainsi de l’ombre à Alistair Darling, son Chancelier de l’échiquier et laissant le pilotage politique du gouvernement à Peter Mandelson, devenant un Premier Ministre de l’ombre. Soulagé du pilotage politique du pays, Gordon Brown peut se concentrer sur ce qu’il connaît le mieux, l’économie et la finance. Ainsi annonce-t-il un plan de sauvetage du système financier britannique, qui se différencie du Plan Paulson aux Etats-Unis. En effet, au lieu de garantir des actifs toxiques, Gordon Brown injecte de la liquidité dans le secteur bancaire et porte la garantie étatique aux prêts interbancaires, vrai nœud d’étranglement de la crise. M. Brown devient ainsi une sorte d’icône à l’échelle planétaire. Paul Krugman, à peine élu prix Nobel de l’économie, flatte Gordon Brown du titre de « Roi du bon sens », et le plan britannique est copié en Europe et en Asie, permettant une accalmie des marchés boursiers, qui avaient rejeté le plan américain. Face à ce raz-de-marée, David Cameron se retrouve obligé de soutenir le plan, et perd du terrain face à Gordon Brown, qui commence à systématiquement lui impartir des leçons d’économie et politique lors des séances hebdomadaires de questions au gouvernement.

Gordon Brown ne s’arrête pas là. Le 24 novembre, il annonce un Plan de soutien à l’économie réelle pour réduire la durée du ralentissement économique. La mesure phare de ce paquet de 16 milliards de £ sterling est la baisse de la TVA de 17,5 à 15%. Après des années de rigueur budgétaire, le Royaume-Uni, grâce à son faible endettement, peut se permettre un certain déficit (estimé à 4,4% du PIB pour 2009). Ainsi, Gordon Brown espère relancer la croissance et se présenter aux élections de 2010 en sauveur de l’économie britannique. Pour la bonne santé des finances publiques, l’augmentation de l’impôt sur le revenu pour les 300.000 Britanniques les plus aisés aura lieu en 2011, quelques mois après les élections.

Ainsi faisant, Gordon Brown a obtenu plusieurs résultats. D’abord, il a repris la main sur le Parti Travailliste, alors qu’au mois de septembre, une réelle fronde s’était formée pour qu’il soit remplacé par David Miliband, le Ministre des affaires étrangères. Rappeler Peter Mandelson n’a fait qu’augmenter son poids dans le parti. D’autre part, les mesures économiques prises semblent aller à l’encontre des idéaux mêmes du New Labour, parti « business-friendly » qui avait fait fortune sur l’alliance avec la classe moyenne britannique. Gordon Brown met la barre à gauche, vise l’électorat aux revenus modestes, tout en étant apprécié pour sa compétence et se mettant seulement à dos les classes les plus aisées. Ainsi, Gordon Brown marque de son empreinte le Parti Travailliste. Il ne concède désormais plus que trois points dans les sondages au Parti Conservateur et la presse britannique commence à parler d’élections anticipées au printemps 2009 si cette dynamique devait se confirmer. Plus personne ne regrette Tony Blair à Londres.

(1) Pour une liste des phrases assassines entre les deux hommes, voir l’article du quotidien britannique The Telegraph, où une longue liste de coups bas entre les deux hommes sont listées.