ANALYSES

Pékin, de la ‘diplomatie du panda’ à la lassitude du Dalaï Lama

Tribune
14 novembre 2008
Bénéfices en série. Loin de l’euphorie – il faut au moins cela en période d’extrême turbulence financière et économique mondiale… – née outre-Atlantique le 4 novembre du succès du candidat démocrate Barack Obama dans l’interminable course à la Maison-Blanche, la capitale chinoise savoure également, mais plus discrètement, une poignée de « succès » dont la nature et la saveur varient il est vrai grandement. Visite historique à Taipei du plus haut représentant chinois en charge des relations avec la province rebelle (1-6 nov.), arrestation de l’ancien président taïwanais Chen Sui Bian (1), « lassitude » du représentant en exil de la cause tibétaine, sa sainteté le Dalaï Lama, face à l’autisme de ses interlocuteurs pékinois et les maigres dividendes de sa « voie médiane », cour sans retenue des économies internationales en mal de liquidités aux abondantes réserves de change chinoises (1ères mondiales ; 1 900 milliards de dollars), changement de cap et de skipper à la Maison-Blanche, la République Populaire de Chine croule sous les bonnes nouvelles ; ou comment prolonger l’ivresse post-olympique et glaner de nouvelles médailles, d’un tout autre métal …

Contrariétés. Certes, quelques événements viennent bien distiller quelques pointes de contrariété à la « riante » Pékin : répercussion douloureuse de la contraction brutale de l’économie internationale sur « l’atelier du monde » (2), multiplication des affaires mettant en cause la qualité des produits chinois et le sérieux de leur élaboration (affaire du lait à la mélamine, qualité et dangerosité des jouets, etc.), manifestations du mécontentement populaire dans le Guangdong et le Zhejiang, expulsion d’étudiants chinois de Grande-Bretagne (3), pour en citer les principaux. Il n’empêche ; nonobstant le ralentissement significatif de sa croissance économique (4) – une tournure aussi brutale qu’inédite ces 30 dernières années – et ses conséquences possibles sur la stabilité du régime, l’ex-Empire du milieu se dresse fièrement sur ses récents dividendes et profite du moment. Il y a moins d’un semestre, alors que se profilait SON rendez-vous historique avec SES Jeux, il en allait si différemment. Une gestion musclée d’un mouvement d’humeur de la population tibétaine dans sa place-forte de Lhassa (mars 2008), un relais olympique aussi interminable que chaotique – proche du parcours du combattant lors de son escale parisienne (avril 2008) – façonnaient au grand émoi de Pékin et d’une population outrée par une telle tournure, une trame politique insensée, à des lieues de la sérénité olympique et du triomphe diplomatique escomptés. Un semestre après le terrible séisme ayant meurtri le Sichuan (mai 2008 ; 80 000 victimes ; 5 millions de sinistrés), huit mois après les émeutes de Lhassa, c’est une République Populaire de Chine toute entière tournée vers un XXIeme siècle globalisé, rassurée sur son influence contemporaine et son « soft power », qui aborde les dernières semaines d’une année 2008 riche de craintes, d’espoirs, d’événements divers et de soubresauts aux contours aléatoires. Rassurée mais vigilante.

Vigilance et (vraie ; fausse ?) modestie. Point de feux d’artifices ni de cérémonie grandiose pour célébrer début novembre la toute première réunion officielle, sur l’île rebelle, entre le représentant pékinois de l’Association for Relations Across the Taiwan Strait (ARATS), Chen Yunlin, et son homologue taïwanais Chiang Pin-kung, de la Straits Exchange Foundation (SEF). Cette rencontre historique accoucha de la signature d’un volet conséquent d’accords bilatéraux (5), témoins tangibles de la consolidation progressive du dialogue (à défaut de pouvoir parler de confiance ), entre une Taipei hier (6) encore des plus craintives, et des autorités pékinoises il y a encore peu pétries d’envie d’en découdre à la moindre « provocation ». Assurément, les incidents ayant émaillé la visite de Chen Yunlin (7) (manifestations, violence, arrestation) auront aussi démontré combien l’opinion publique taïwanaise demeure attachée à son autonomie politique, à sa liberté de penser… différemment, et peu encline à se fondre toutes affaires cessantes dans l’agenda politique de la Chine continentale.
Le présent de Chen Yunlin au Président Ma Ying Jeou – un couple de pandas –, a forte valeur de symbole mais ne saurait bien sûr à lui seul dissiper quelques malentendus.

Tibet et débat. Dans un registre tout aussi sensible, Pékin est parvenue à dissimuler son (réel) plaisir, contenant (à grands renforts d’efforts) sa joie, lorsque le Dalaï Lama, le chef spirituel de la cause identitaire tibétaine, exprima sa lassitude devant le peu d’avancées concrètes du dialogue censé rapprocher les positions – si éloignées l’une de l’autre – chinoise et tibétaine. A un an du cinquantième « anniversaire » de son départ en exile en Inde, le représentant charismatique (Prix Nobel de la Paix 1989) du peuple tibétain exprima sa frustration devant l’évidence d’un surplace savamment entretenu par la partie adverse, confessant : « J’ai foi et confiance dans le peuple chinois ; toutefois, ma foi et ma confiance dans le gouvernement diminuent ». Une perception que les maigres dividendes de la dernière série de discussions bilatérales tenues la première semaine de novembre dans la capitale chinoise ne démentiront pas. Sans surprendre, cette 8ème rencontre depuis 2002 – la 3ème depuis les émeutes de mars 2008 à Lhassa – n’accoucha d’aucune avancée concrète, ne déboucha sur aucune perspective d’amélioration entre les deux parties. Jurisprudence constante, bien connue des observateurs du dossier tibétain, la responsabilité de cette énième impasse incombe comme il se doit au Dalaï Lama : « Nos contacts et discussions ne purent aboutir à un quelconque progrès ; les Tibétains en portent l’entière responsabilité » (8). Exprimée à diverses reprises ces dernières semaines, la lassitude du Dalaï Lama – lequel fut hospitalisé il y a peu en Inde – traduit un découragement inhabituel sur lequel Pékin s’empresse hâtivement de capitaliser. L’incarnation vivante depuis un demi-siècle des valeurs identitaires tibétaines laissa entendre un possible retrait personnel si d’aventure aucun progrès substantiel, sincère, respectueux des demandes du peuple tibétain, ne venait à être proposé, discuté, par Pékin. Or, à l’évidence, on ne semblait pas s’orienter vers un tel schéma à l’issue de cette récente et stérile session sino-tibétaine.

Mise en exergue en mars dernier lors des émeutes de Lhassa, une tentation de radicalisation des demandes et des actions existe au sein du mouvement tibétain en exil (siège à Dharamsala, Inde). Sans remettre en question l’autorité et l’aura incomparables de leur leader historique, divers courants, généralement composés de membres impatients, impulsifs, appartenant à la jeune génération tibétaine, poussent à l’adoption de positions plus radicales, démarquées de la « voie médiane » prêchée avec patience par sa Sainteté. Une mauvaise nouvelle pour les dirigeants de la République Populaire de Chine qui estimaient jusqu’alors qu’avec le temps et la disparition de son inestimable représentant, la cause tibétaine perdrait de son intensité ; ce présupposé est aujourd’hui marqué du sceau de l’obsolescence. Au grand déplaisir, comme on le devine, de Pékin.

(1)L’ancien Président taïwanais Chen Sui-Bian (2000-2008) est emprisonné pour des allégations de corruption depuis le 11 novembre ; il a entamé il y a quelques jours une grève de la faim.
(2)Selon le International Herald Tribune (13 nov.), depuis le début de l’année, 67 000 sociétés chinoises tournées vers l’export (jouets, chaussures, etc.) auraient déjà fermées leurs portes. Quelques jours plus tôt, le gouvernement annonçait un plan d’assistance de 586 milliards de dollars destiné à amortir, dans le contour économique national, les conséquences de la crise financière et économique internationale.
(3)Le 11 novembre, une cinquantaine d’étudiants chinois de l’Université de Newcastle ont du quitter le campus après que leurs diplômes et qualifications furent avérés contrefaits.
(4)Le Premier ministre Wen Jiabao confia début novembre que 2008 serait «la plus mauvaise de ces dernières années pour notre développement économique» (New York Times du 07.11.2008).
(5)Les liaisons aériennes entre la Chine continentale et Taïwan seront prochainement triplées (108 vols hebdomadaires) ; de même, divers accords sur les liaisons maritimes, les services postaux et la sécurité alimentaire ont été paraphés.
(6)Un mois plus tôt, en octobre 2008, la visite de son adjoint Zhang Mingquing s’était déjà très mal déroulée, ce dernier ayant été bousculé par une population hostile, jeté à terre et conspué, alors qu’il visitait le sud de l’île.
(7)Le Président en exercice depuis mai 2008 est issu du Kuomintang, parti mieux disposé à dialoguer avec Pékin que son rival du DPP, au discours indépendantiste, dont la figure de proue est l’ancien Président Chen Sui Bian.
(8)BBC news, 10 nov. 2008