ANALYSES

Entretien avec Dominique Voynet

Tribune
30 novembre 2007

Rencontre avec Dominique Voynet, Maire de Montreuil et Sénatrice pour les Verts.
EXTRAITS DE L'ENTRETIEN EN VIDEO
AFFAIRES-STRATEGIQUES : Concernant les pays en voie de développement, N. Sarkozy a déclaré que l’énergie nucléaire est l’instrument le plus adapté pour lutter contre le réchauffement climatique et qu’il s’agit en outre d’un instrument utile pour éviter le fameux « choc des civilisations ». C’est ainsi qu’il justifie sa diplomatie nucléaire. Qu’en pensez-vous ?
DOMINIQUE VOYNET : J’ai l’impression qu’il ne sait pas de quoi il parle, et qu’il est finalement comme tous ces élus qui sont soumis au lobbying actif d’Areva, EDF et des ingénieurs des mines. On a une espèce de monoculture nucléaire en France, et le débat continue à tourner non pas autour des questions qui devraient être posées : « Quels sont les problèmes auxquels nous sommes confrontés, quelles sont les différentes hypothèses qu’on peut mettre en place pour essayer d’y répondre ? », mais autour d’un débat qui est finalement toujours réduit à « le nucléaire ou la bougie ». Et beaucoup d’élus prennent pour argent comptant des argumentations qui sont faibles et elliptiques, et qui ne répondent pas à la totalité des questions posées. Exemple : « Le nucléaire est-il adapté aux pays en voie de développement ? » On peut déjà considérer que pour développer du nucléaire de façon sûre, il faut réunir un certain nombre de conditions préalables, disposer d’un Etat, avec un pouvoir politique et une administration capable de prendre des décisions et de mettre en place le cadre réglementaire, l’expertise, le contrôle, la sécurité des installations. Il faut disposer d’un réseau de distribution électrique. Et bien pour deux milliards d’êtres humains à travers la planète, tout cela n’existe tout simplement pas. Le nucléaire n’est évidemment pas une solution acceptable dans des pays où il n’y a pas de réseau et où il n’y a pas d’Etat.
Ensuite, c’est une énergie extrêmement chère. Pour que ce soit sûr et parce que c’est toujours gros, le nucléaire suppose un investissement massif. La solidité financière est donc la stabilité nécessaire pour amortir dans le temps des investissements très lourds. Est-ce que des Etats émergents peuvent se permettre de remplacer une part significative de leurs énergies fossiles par du nucléaire, je suis convaincue que non. La France, elle-même, quand elle construit une centrale nucléaire, dépense 3 à 4 milliards d’euros. Il faut des années pour monter un dossier et on n’est pas du tout en état de proposer ça à des pays qui n’en ont tout simplement pas les moyens.

Ensuite, est-ce que c’est une réponse adaptée ? Pour deux raisons ça ne me paraît pas être le cas. D’un part, parce que la rentabilité énergétique est mauvaise. Aujourd’hui, le nucléaire, c’est un tout petit peu plus de 2 % de la consommation finale d’énergie dans le monde. C’est un peu plus de la consommation primaire ; pour chaque kilowatt qui arrive au consommateur, en fait on en produit trois dans la centrale, donc on a quand même une perte en ligne des deux tiers entre le moment où on produit et le moment où on distribue à l’usager. Et donc, même si on doublait cette part, même si on voulait passer de 2,3 %, 2,4 % à 5 %, ça demanderait des investissements considérables et ça ne représenterait qu’une toute petite partie de la solution aux problèmes énormes qui nous sont posés. Et puis surtout, ça ne colle pas parce que les besoins d’alternatives énergétiques c’est maintenant, la crise pétrolière c’est maintenant, le changement climatique c’est tout de suite, et on estime que pour un pays qui n’est pas doté d’une filière nucléaire, il faut quinze à vingt ans pour se doter effectivement d’équipements en état de marche.


Donc on peut considérer finalement que la diplomatie nucléaire de N. Sarkozy est tout simplement une diplomatie commerciale ?
D’abord c’est une question commerciale depuis longtemps. Mais en plus c’est un dossier qui ne fonctionne pas si bien que ça. Ça fait quand même un bon nombre d’années qu’Anne Lauvergeon et les ministres de l’industrie, et les premiers ministres, et les Présidents de la République, font le tour des capitales pour essayer de vendre du nucléaire, et ça ne marche pas si bien que ça. Aux Etats-Unis, on n’en a vendu zéro, en Chine on a vendu deux centrales depuis l’épisode peu glorieux de Daya Bay, après des années de tergiversations et des gesticulations politico-stratégiques honteuses. Cela fait des années qu’on se tait parce qu’on espère vendre ces deux centrales. On a annoncé dix fois que c’était fait, mais ce n’était jamais le cas, et puis on revenait à la charge, etc. D’accord, il semblerait qu’il y ait deux tranches nucléaires qui aient été vendues. A ma connaissance, il n’y a eu qu’une seule vente réelle et c’est en Finlande, avec le succès qu’on sait. Le chantier d’Olkiluoto ne marche pas si bien. On a aussi prétendu en vendre en Libye, avant de se rendre compte finalement, que même en accueillant Kadhafi à Paris, même en considérant que l’argent n’avait pas d’odeur, c’était compliqué et dangereux de vendre du nucléaire à la Libye en ce moment.


Quel est l’état du débat sur le nucléaire au niveau européen actuellement ?
Pendant des années, on nous a dit qu’un certain nombre d’Etats n’avait pas très envie de se lancer dans le nucléaire, mais ils sont très heureux qu’on le fasse à leur place. C’était une position qui était communément défendue par l’Angleterre et la France par exemple. On s’est rendu compte au fil du temps que certains Etats restaient ambivalents. La Suède, qui avait décidé de s’en passer, semble se poser aujourd’hui à nouveau la question de recourir au nucléaire. En Allemagne, chaque fois qu’on se pose à nouveau la question, on confirme que ce n’est pas tout à fait à l’ordre du jour, que le débat n’est pas totalement évacué. Dans la réalité des faits, à part en Finlande, on n’a pas construit de nouvelles tranches nucléaires. En Angleterre, la question semble se décanter aussi. D’un côté le discours reste prudent, de l’autre on constate une vraie défiance par rapport à cette technologie dans un contexte économique tendu. Le nucléaire coûte quand même cher, et ça coûte cher longtemps. Surveiller des installations en cours de démantèlement, démanteler les centrales, gérer les déchets nucléaires, on se rend compte que l’évaluation du coût induit par le fonctionnement pendant des décennies à l’issue de celui-ci a été sous-estimée.


Beaucoup affirme que l’énergie nucléaire est l’énergie la moins polluante, car non-émettrice de CO2. Mais au niveau européen, ne peut-on pas dire que le nucléaire est un sujet tabou, et qu’on met ainsi l’accent sur les énergies renouvelables ?
Non, on va mettre la priorité sur les économies d’énergie, sur l’efficacité énergétique. L’énergie la moins polluante, c’est celle qu’on n’a pas dépensé. C’est la moins chère, c’est celle qui gaspille le moins de ressources rares. Donc notre premier objectif, c’est l’efficacité énergétique, on considère quand même que c’est à peu près les deux tiers des gains qui vont pouvoir être gagnés grâce à de l’efficacité énergétique. Après, je pense qu’on doit veiller à toujours utiliser chaque source d’énergie pour ce qu’elle sait faire de mieux. Par exemple, si je prends le chauffage, il faut à peu près effectivement produire trois kilowatts dans la centrale nucléaire pour en apporter un seul au consommateur. Si c’est pour retransformer cette énergie électrique en chaleur, alors qu’on a transformé dans la chaudière nucléaire la chaleur en électricité, on se rend compte que le rendement est vraiment mauvais. Donc on se dit, pour l’éclairage, pour le fonctionnement des machines-outils, des moteurs de l’industrie, etc., on a évidemment besoin de l’électricité ; pour tous les autres usages, il y a des énergies de substitution qui sont bien plus préférables. Or, le nucléaire ne se stocke pas, il n’apporte pas de souplesse, sa rentabilité est aléatoire, sans compter effectivement les risques pour nous et pour les générations futures. Je préfère ainsi qu’on se dise que la stratégie de première ligne est de réduire les consommations et d’être plus efficace, d’avoir de meilleurs rendements. La deuxième ligne, c’est utiliser chaque source d’énergie pour ce qu’elle sait faire de bien. Cela peut être dans certains cas, selon les régions, du bois, du gaz, du pétrole, du soleil, du vent. La question de savoir avec quelle source d’énergie primaire on fait chauffer l’eau de la grosse chaudière qui permettra via une turbine, via un alternateur de fabriquer l’électricité, est finalement assez marginale. Et d’ailleurs ça correspond à la part du nucléaire. Le nucléaire en France, c’est 80 % de la production d’électricité, c’est à peine 17 % de la consommation finale d’énergie.


D’après vous, le nucléaire civil est-il inévitablement lié au nucléaire militaire ? Ou existe t-il une réelle séparation entre l’atome civil et l’atome militaire ?
Je n’arrive pas à expliquer le développement du militaire civil en France, sans prendre en compte l’arrière-fond qui est quand même le choix du nucléaire militaire. Le discours ambigu qui consiste à dire dans le cadre du Traité de non-prolifération - par ailleurs moribond -, « on encourage l’usage du nucléaire civil présumé pacifique alors que le vilain nucléaire militaire, on peut imaginer interdire à certains pays de s’en doter », est, selon moi, un discours qui ne tient pas. Car tout d’abord, c’est une technologie proliférante : on voit qu’il y a de plus en plus d’utilisateurs potentiels du nucléaire militaire. Mais aussi parce que, comme Al Gore l’avait dit de façon assez nette lors de son passage à Paris, il n’y a pas un seul exemple dans lequel un pays qui cherche à se doter de l’arme nucléaire n’ait pas d’abord cherché à se doter de technologies civiles. C’est un argument supplémentaire pour moi pour ne pas jouer avec le feu, et pour ne pas diffuser dans les pays émergents, comme prétend le faire N. Sarkozy, y compris jusqu’en Libye, des technologies aussi difficiles à maîtriser.


Diffuser ces technologies dans des pays émergents, et dans des régions plutôt volatiles aussi ?
Oui, on peut utiliser le terme volatile. Pour moi, cela a toujours été une préoccupation. Je disais tout à l’heure qu’il fallait un Etat pour oser le nucléaire, sauf que qui peut s’engager sur la stabilité d’un Etat ? On l’a vu au moment de la décomposition de l’Union soviétique, censé être un Etat fort ;quelques années plus tard, on se retrouve avec des cimetières de sous-marins nucléaires à Mourmansk, des installations des déchets ouvertes à tous les vents, et des cerveaux qui vont se vendre partout dans le monde pour des sommes ridicules. Donc prudence.


Doit-on réformer les institutions internationales justement chargées du contrôle de la prolifération ? L’AIEA par exemple ?
Oui, mais il faut une volonté politique pour réformer. Il y a eu à l’époque de la Guerre froide une volonté de limiter la casse, mais est-ce qu’elle existe encore aujourd’hui ? J’ai l’impression qu’il y a un discours un peu puéril d’un certain nombre de nos dirigeants, notamment du Président de la République français, qui a l’air de jouer au mécano sans se rendre compte que ce sont des vrais dangers, des vrais risques, et qu’il y a des vrais utilisateurs potentiels.