ANALYSES

Entretien avec François Scheer

Tribune
30 novembre 2007

Rencontre avec François Scheer, ancien ambassadeur, Conseiller international du Président du Directoire d'AREVA.

EXTRAITS DE L'ENTRETIEN EN VIDEO

AFFAIRES-STRATEGIQUES : Nicolas Sarkozy a affirmé à plusieurs reprises que le nucléaire est « l’énergie du futur », justifiant ainsi sa diplomatie à l’égard des pays du Sud. Pensez-vous également que le nucléaire soit l’énergie qui convienne le plus aux pays en développement ?
FRANÇOIS SCHEER : Que l’énergie nucléaire soit une des énergies du futur, j’en suis tout à fait convaincu. Les énergies fossiles n’ont plus devant elles que quelques décennies et dans quarante, cinquante ans elles commenceront à manquer. D’autre part, les autres énergies du futur dont on parle particulièrement, qu’il s’agisse de l’énergie éolienne ou solaire, sont des énergies intermittentes, c’est-à-dire que l’on ne peut pas compter sur de telles énergies 24 heures sur 24, pour des raisons évidentes sur lesquelles je n’ai pas besoin de m’étendre. Parmi ces énergies du futur, l’énergie nucléaire est donc la seule énergie de stock, c’est-à-dire une énergie sur laquelle on peut compter en permanence pour garantir la fourniture de l’électricité. Donc je suis tout à fait convaincu que l’on ne pourra pas faire l’impasse sur l’énergie nucléaire.
Le problème de savoir si cette énergie peut convenir à tous les pays, et particulièrement à tous les pays en développement, est un autre problème. Je crois qu’effectivement, elle ne sera pas utilisable dans tous les pays pour des raisons qui tiennent, entre autres, au fait que, même si sur la longue distance l’énergie nucléaire est une énergie particulièrement compétitive pour ce qui concerne le prix de l’électricité, elle nécessite au départ un investissement lourd, plus lourd que la construction de centrales thermiques. Tous les pays ne pourront pas d’emblée se payer ce type d’installation. Donc, non, l’énergie nucléaire ne conviendra pas à tous les pays en développement.

Pour autant le nucléaire, énergie de stock, fait-il le poids par rapport aux énergies qu’on appelle les énergies alternatives, face au réchauffement climatique ?
Justement, le grand avantage lorsqu’on parle du futur de l’énergie nucléaire est que, face aux énergies fossiles, elle présente cet intérêt particulier de ne pas dégager de CO2, tout comme les énergies renouvelables. Et encore une fois, elle a cette capacité de fournir de l’électricité de façon permanente tout en répondant à une des grandes priorités énergétiques du XXIème siècle qu’est la lutte contre l’effet de serre.
Outre les deux autres priorités auxquelles elle répond de façon tout à fait positive, la sécurité d’approvisionnement d’une part et d’autre part la compétitivité pour ce qui concerne le prix de l’électricité, les aspects réchauffement climatique et lutte contre l’effet de serre sont tout à fait majeurs ; c’est un privilège que l’énergie nucléaire partage avec les énergies renouvelables.

La seconde critique adressée contre l’énergie nucléaire concerne les risques de prolifération dans le monde. On a parfois l’impression que la politique étrangère de Nicolas Sarkozy tend à accroître ces risques de prolifération dans le monde. Quelle est votre position sur ce sujet ?
Oui c’est un problème important et c’est un problème auquel il convient aujourd’hui de porter une très grande attention. Mais je le dis tout de suite, l’atome civil et l’atome militaire, s’ils ont la même origine, c’est-à-dire la fission de l’atome, ne suivent pas du tout le même processus en matière technologique. Les filières qui permettent d’arriver à la construction d’une bombe nucléaire ne sont pas les mêmes que celles qui conduisent à la production d’électricité. Les réacteurs nucléaires, en eux-mêmes, ne sont pas proliférants. La très grande majorité des réacteurs que l’on se prépare à construire dans le monde sont des réacteurs à eau légère, pressurisée ou bouillante, et ils ne sont pas proliférants, c’est-à-dire que le combustible usé que l’on sort de ces réacteurs après trois ou quatre ans de fonctionnement n’a pas la qualité miliaire qui permettrait de construire une arme dans la foulée (je mets de côté les réacteurs qui fonctionnent à l’uranium naturel et à l’eau lourde et qui impliquent chargement et déchargement continu du combustible. Ces réacteurs sont aujourd’hui très peu présents sur le marché).

N’est-il pas dangereux de vendre du nucléaire à des pays que l’on disait « amis » il y a quelques années et qui deviennent par la suite « ennemis » ?
Tant qu’on se contente de leur vendre des réacteurs à eau légère, il n’y a pas en soi de problème de prolifération pour les raisons que je viens d’expliquer. Dans le cycle du nucléaire, ce qui est proliférant, c’est en amont le stade de l’enrichissement et en aval, éventuellement, le stade du retraitement du combustible usé. Mais c’est la technologie de l’enrichissement qui mérite aujourd’hui le plus d’attention, parce que c’est l’enrichissement par centrifugation qui est la technique la plus moderne, la plus sophistiquée. Vous pouvez , avec une batterie de centrifugeuses, enrichir de l’uranium au-delà des 4 ou 5% nécessaires pour le fonctionnement d’un réacteur nucléaire et il n’est nul besoin d’avoir des réacteurs pour engager le processus de fabrication d’une arme.. Je veux dire par là que la vente de réacteurs nucléaires est aujourd’hui indépendante du développement de l’atome militaire puisqu’ici, seule la technique de l’enrichissement est en cause. C’est ainsi qu’ont procédé un certain nombre des pays qui ont, contre l’esprit du TNP (le Traité de Non Prolifération), construit la bombe.

Cela renvoie à la question des instruments de contrôle internationaux. Où en est-on dans ce domaine ?
Il est certain que pendant tout le temps de la guerre froide, on n’a connu aucun exemple de détournement vers un usage militaire de matières nucléaires destinées à un usage pacifique et soumises au contrôle international. Le système du TNP et du contrôle par l’AIEA a parfaitement fonctionné. Lorsqu’il y a eu une brèche dans le dispositif au moment où l’Inde a fait exploser sa première bombe en 1974, la réaction immédiate a été l’entente entre les fournisseurs d’équipements et de matières nucléaires - ce que l’on appelle aujourd’hui le NSG -, entente qui leur faisait obligation de ne vendre aucun de ces équipements, aucune de ces matières à des pays qui n’auraient pas adhérés à toutes les conventions et lois internationales qui régissent ce secteur aujourd’hui. Il faut savoir qu’il n’y a pas au monde d’énergie plus contrôlée, plus encadrée que l’énergie nucléaire. Il y a une masse de conventions internationales ou de conventions bilatérales passées entre l’AIEA et chaque Etat en situation de produire de l’énergie nucléaire. Ces textes font obligation à tout utilisateur de l’énergie nucléaire de ne pas dériver vers d’autres applications. Si un Etat qui aurait accepté d’adhérer à ces conventions ne les respecte pas, il est immédiatement repéré. Il y a aujourd’hui, outre ce que je disais déjà tout à l’heure, le protocole additionnel de l’AIEA, mis en place après que l’on eut découvert les turpitudes irakiennes au moment de la guerre du Golfe, qui permet à l’AIEA d’aller à tout moment sur le terrain contrôler l’application des règles en ce domaine. Aujourd’hui il est quasiment impossible pour un pays de construire en catimini une arme nucléaire. . Lorsque l’Iran s’est engagé dans cette voie, il a fini par être repéré. Donc, aujourd’hui, aucun Etat ne peut se permettre d’échapper au contrôle de la communauté internationale. Le problème est ensuite de le convaincre de revenir dans la bonne direction. Mais la clandestinité dans ce domaine est désormais largement improbable.

Pour revenir à la scène européenne, comment interprétez-vous le fait que certains Etats qui s’étaient prononcés jusqu’ici contre le nucléaire se posent actuellement la question de savoir si, finalement, le nucléaire ne serait pas une solution pour lutter contre le réchauffement climatique ?
Si ces pays ont décidé de sortir du nucléaire ou de ne pas s’y engager, c’est souvent pour des raisons d’opinion publique parce qu’il est certain que les débuts du nucléaire, qui ont été des débuts militaires - je rappelle qu’aucun des pays qui possède la bombe aujourd’hui n’a commencé par le civil - ont déjà créé dans l’esprit des gens un lien évident entre les deux. Ensuite, Tchernobyl a bien évidemment fait naître une interrogation sur l’innocuité de l’énergie nucléaire. Bien que nous considérions que les réacteurs de deuxième et surtout de troisième génération ne peuvent plus être à l’origine d’un accident aussi dramatique que celui de Tchernobyl, il est certain que les évènements dramatiques qu’ont été Hiroshima et Tchernobyl ont installé dans les opinions publiques l’idée que le nucléaire est dangereux et qu’il faut donc essayer de prendre ses distances avec cette énergie. Mais au même moment se pose le problème du réchauffement climatique qui place les pays qui souhaitent aller vers une énergie totalement écologique, c’est-à-dire les énergies renouvelables, devant un dilemme dramatique car ils ont bien conscience, quoiqu’ils en disent, qu’avec les seuls renouvelables, ils ne s’en sortiront pas. Imaginer aujourd’hui que l’Allemagne puisse remplacer l’ensemble de ses centrales nucléaires par des énergies renouvelables est pour nous une vue de l’esprit. Et donc, peu à peu, on se pose la question, en Allemagne comme ailleurs, de savoir si les contraintes qui pèsent sur tout Etat industrialisé, particulièrement en matière de lutte contre l’effet de serre, pourront être respectées sans le nucléaire. C’est l’interrogation qui agite aujourd’hui le monde politique allemand. . Dans le même temps, des pays qui jusqu’à présent n’avaient pas adhéré au nucléaire - je pense notamment à l’Italie qui en est sorti il y a 30 ans, au Portugal, ou encore à la Pologne qui est le seul des pays d’Europe centrale et orientale qui n’était pas encore entré dans le nucléaire - ces pays-là sont bien décidés à franchir le pas pour répondre au défi du réchauffement climatique.

Derrière les deux principales raisons invoquées par N. Sarkozy – le droit des peuples à disposer de l’énergie nucléaire et la lutte contre le réchauffement climatique – la diplomatie du Président français n’est-elle finalement pas plus « commerciale » qu’elle ne veut l’admettre ? Et ne relaie-t-elle pas au second plan certains principes comme les Droits de l’Homme ?
Les deux raisons mises en avant sont des raisons parfaitement compréhensibles. Le droit de tout pays d’user de l’énergie nucléaire est inscrite dans le Traité de Non Prolifération, c’est son fondement même. Quant à la lutte contre le réchauffement climatique, nous l’avons déjà évoqué. Tout ceci se tient. Je ne comprends pas très bien, je dois dire, l’évocation des Droits de l’homme dans ce contexte là. Personne ne peut contester que le développement de l’énergie électrique dans le monde va dans le sens du mieux vivre des populations. N’oubliez pas qu’aujourd’hui, dans un monde où l’on compte 6 milliards d’individus, 2 milliards d’entre eux n’ont pas accès à l’électricité ; qu’en 2050 nous serons 9 milliards et dans l’incapacité de prendre en compte les impératifs de croissance et de progrès que requerra cette explosion démographique sans des capacités de production électrique décuplées, et cela sans perdre de vue les exigences de la lutte contre l’effet de serre. Comment faire face à cet ensemble de défis, qui concernent au premier chef le mieux vivre de milliards d’individus. si l’on ne recourt pas aux moyens énergétiques que j’évoquais tout à l’heure ? Que les équipements et matières nucléaires fassent l’objet de transactions commerciales ne me paraît pas aller contre le droit des gens. Vendre du nucléaire , dès lors que l’usage civil en est assuré, ne diffère pas à mes yeux du commerce de toute autre ressource énergétique : a-t-on jamais vu que ce commerce-là attentât aux droits de l’homme ?