ANALYSES

Et soudain, la démocratie triompha aux Maldives

Tribune
30 octobre 2008
Candidat à sa succession, sollicitant un septième mandat présidentiel consécutif (record asiatique toutes régions confondues !), M.A. Gayoom partait favori, fort de sa position de « meilleur performeur » lors du 1er tour du scrutin organisé, dans un calme loué par les observateurs – en dépit de quelques anicroches et de listes électorales pas toujours à jour…- trois semaines plus tôt. Toutefois, du fait qu’il ne recueillit « que » 43% des suffrages et non les 50% requis pour emporter la partie dès la manche initiale, un tête à tête avec le meilleur second candidat (20% des voix), en l’occurrence Mohamed Nasheed ( Maldivian Democratic Party ), devait avoir lieu.

Ainsi, c’est un M. Abdul Gayoom en position de force, assez sûr de son fait, (trop) confiant dans le bon sens populaire tout autant que dans son bilan économique indiscutablement satisfaisant (1ère place dans le sous-continent indien pour le PIB/capita, loin devant ses voisins, dont l’Inde), disposant de moyens d’Etat à sa main et de relais dans tous les organes du pouvoir et à tous les niveaux de la société (sans compter le nombre « d’obligés » accumulés en 30 années de gestion ininterrompue…), jusque sur la moindre petite île habitée (environ 200), qui bravait pour la 1ère fois le suffrage populaire direct. Face à lui, l’opposant politique numéro 1, Mohamed Nasheed, quadragénaire communément appelé Anni par ses partisans, LE dissident maldivien par excellence, emprisonné à de multiples reprises dans les geôles de l’archipel, pour des motifs que l’on devine plus politiques que criminels. De trente années son cadet, il avait à peine 11 ans lorsque M.A. arrivait au pouvoir en 1978… pour s’y maintenir jusqu’à ces jours derniers !

54% des suffrages pour « Anni », 46% pour Gayoom. La victoire est nette, indiscutable en l’état ; le fort taux de participation (85%) et l’écart considérable entre les deux hommes (+8 points au profit de M. Nasheed) témoignent du soutien populaire alloué à celui qui s’employa par tous les moyens ces 2 dernières décennies à prêcher l’ouverture politique et le basculement vers un système démocratique, comme en jouissent ses plus proches voisins d’Asie méridionale (Inde ; Sri Lanka). Du reste, bon perdant, le chef de l’Etat sortant reconnut aussitôt tout autant sa défaite personnelle que le succès de son challenger, préférant formuler au futur Président des vœux succincts et polis et remercier ceux qui furent durant plus d’une génération ses administrés.

Ainsi triomphe dans cette République islamique des Maldives, après des décennies de demandes et de tentatives avortées, étouffées par un Président longtemps omnipotent (affublé du qualificatif éloquent de Sultan ) et guère pressé par l’étranger (à tout le moins jusqu’au lendemain du tsunami évoqué plus haut), le visage de la démocratie. Est-ce pour autant là la panacée ? Une poignée de questions restent, il est vrai, alors que l’on digère tout juste – savoure serait plus juste – cette issue électorale inouïe, en suspend.

L’ancien journaliste et prisonnier de conscience 1997 (Amnesty International), que l’on compare volontiers ces dernières semaines à son illustre ainé sud-africain Nelson Mandela, a-t-il la stature d’un chef de l’Etat. Dispose-t-il d’une équipe solide, de conseillers au fait des questions de gouvernance, fut-ce dans une configuration aussi ramassée que celle des Maldives (300 000 habitants) ? Son manque d’expérience, sa jeunesse, le vide soudain – parlons plutôt d’alternance – laissé par l’administration sortante, grande habituée des lieux et des jeux de pouvoir, peuvent-ils être compensés par l’enthousiasme de ce père de famille résidant à Malé, dont l’épouse oeuvre au profit des Nations unies ? L’appel au changement politique, philosophique, plébiscité par l’électorat, suffira-t-il à déjouer les pièges que ne manqueront probablement pas de façonner les anciens mandarins ? On sait déjà que le futur président entend marquer son territoire au plus tôt en s’investissant tout particulièrement dans l’amélioration de l’habitat (1 ile sur 6 est habitée), les transports publics et l’éducation. Les soins à prodiguer à l’économie de ce pays jeune (indépendance en 1965 ; 40% de la population à moins de 15 ans), très dépendante des recettes du tourisme (1/3 du PIB ; 60% des recettes en devises), figurent en bonne place parmi les secteurs cardinaux à encadrer de près. En matière de politique régionale, le futur Président devrait prolonger la doctrine d’Etat prévalant jusqu’alors et consistant à entretenir des relations soutenues, libres de tous différents, avec l’Inde voisine, que M. Nasheed prit soin de visiter – prémonition, hommage ou allégeance a priori ? – en juillet dernier.

Dans le nouveau cadre politique et institutionnel qui se dessine à 9000 km de Paris, en plein cœur de l’océan Indien, la question identitaire nationale (« un seul peuple, une seule religion, une seule langue ») devra elle aussi faire l’objet d’un traitement particulier. De même, les fractures observées ces 5 dernières années entre sympathisants du Président Gayoom et forces démocratiques (manifestations et affrontements à Malé ; arrestations arbitraires) ont laissé des séquelles, causées bien des plaies, qu’il s’agira de panser au plus tôt, en penchant notamment en faveur d’une sorte de processus de réconciliation nationale. La question de l’islam militant, apparue elle aussi récemment dans l’archipel, devra retenir l’attention de la nouvelle administration ; cette démarche aura notamment pour objet de « rassurer » visiteurs étrangers et investisseurs, « émus » par le premier acte terroriste (explosion d’une bombe dans le centre de Malé, à l’été 2007 ; une douzaine de touristes blessés) perpétré un an plus tôt.

A y regarder de plus près, à tout le moins régionalement, le basculement politique à 180 degrés dont profiteront dans les prochains jours les Maldives suit une tendance régionale récente dans le sous-continent ; en effet, un peu plus tôt cette année, le Pakistan (victoire des forces démocratiques aux élections générales ; puis démission du Président Musharraf) tout d’abord, puis le Népal (succès des maoïstes aux élections), ont eux aussi basculé l’espace d’un scrutin d’un système politique à son antithèse.

Toute entière tournée vers le scrutin tout proche prévu la semaine prochaine aux Etats-Unis, inquiète et malmenée ces dernières semaines par le tsunami financier et ses déclinaisons économiques planétaires, la communauté internationale a été prise de court par ce scrutin insulaire et son dividende à peine concevable il y a encore quelques mois. De là toutefois à dire qu’elle s’en trouve bouleversée, il y a aussi loin que de Malé, capitale surpeuplée de l’archipel, à New Delhi.