ANALYSES

Le récurrent défi de la question kurde en Turquie

Tribune
22 octobre 2008
Le 4 octobre, l’attaque menée par 350 rebelles contre un poste militaire avancé aux confins des frontières turques, irakiennes et iraniennes au cours de laquelle 17 soldats ont été tués est plus meurtrière encore que celle qui avait eu lieu en octobre 2007 et qui avait débouché à l’époque sur une riposte de l’armée turque dans le nord de l’Irak au mois de février. Quatre jours plus tard, c’est un car de policiers qui est mitraillé à Diyarbakir, la plus grande ville du sud-est de la Turquie, faisant 4 morts et une quinzaine de blessés. Le 16 octobre ce sont à nouveau 5 soldats qui meurent dans une embuscade dans la région d’Hakkari.

Ces événements sont inquiétants. Tout d’abord parce que la Turquie vit depuis de nombreux mois dans une situation de tensions politiques permanentes qui créent une dangereuse polarisation entre les différentes forces sociales. Les dirigeants du PKK l’ont parfaitement compris et tentent de profiter, comme à leur habitude, de cette ambiance troublée pour développer une stratégie de la tension.

Cette recrudescence des opérations militaires se produit ainsi à un moment où la représentation légale du nationalisme kurde, incarné par le Parti pour une société démocratique – DTP – se trouve dans l’impasse. En effet ce dernier est menacé par une procédure d’interdiction instruite par la Cour constitutionnelle dont nous connaîtrons le verdict dans les semaines à venir. Depuis maintenant plus d’un an qu’ils siègent au Parlement, les 20 élus du DTP n’ont pas réellement prouvé leur volonté de trouver des solutions positives à la question kurde et leur refus de condamner sans ambiguïté les actions terroristes du PKK contribue à envenimer la situation. Toutefois l’hypothétique interdiction du DTP ne résoudrait rien, absolument rien, même si les pressions en ce sens sont fortes au sein d’une partie de l’opinion publique qui supporte de moins en moins qu’un parti représenté au Parlement ne condamne pas fermement le PKK.

Facteur aggravant, les partis politiques turcs ont d’ores et déjà commencé à préparer les élections municipales du mois de mars 2009. Un des enjeux pour le parti au pouvoir, le Parti de la justice et du développement – AKP –, qui dirige la plupart des grandes villes du pays, est désormais de conquérir les villes du sud-est, région à forte composante kurde, qui lui échappent et qui sont actuellement fréquemment administrées par le DTP. Ainsi, si l’AKP parvient à gagner des villes comme Batman ou Diyarbakir, ce serait une défaite politique pour le DTP et donc pour la représentation politique du mouvement nationaliste kurde. Le PKK qui joue pour sa part l’exacerbation des tensions, risque par ses choix de porter ombrage au DTP, mais ce n’est pas la première fois que le PKK sacrifie ses relais politiques légaux afin de pouvoir continuer à exister. Par ces décisions il affirme à nouveau par sa stratégie politiquement suicidaire qu’il tient à conserver le monopole de l’expression du nationalisme kurde en Turquie.

Last but not least , il faut aussi s’inquiéter des heurts violents qui se sont produits dans quelques villes anatoliennes entre nationalistes turcs et kurdes. Ainsi à Altinova, à l’ouest du pays, ces échauffourées ont fait deux morts, et ont abouti au saccage de commerces appartenant à des citoyens turcs d’origine kurde. Certes ces actes sont encore extrêmement isolés mais nous savons que de tels incidents exacerbant les sentiments nationalistes ethniques peuvent vite devenir incontrôlables, d’autant que les extrémistes kurdes et turcs y ont malheureusement intérêt.

C’est dans ce contexte que, le 9 octobre, les députés turcs, par 511 voix contre 18, ont prolongé d’une année supplémentaire l’autorisation accordée à l’institution militaire de mener des opérations dans le nord de l’Irak contre le PKK. En outre, l’état-major demande des pouvoirs supplémentaires pour rendre plus efficace sa lutte contre le PKK, notamment la mise en place d’une zone tampon le long de la frontière avec l’Irak visant à empêcher les infiltrations des commandos du PKK, mais aussi le droit de mener des perquisitions sans autorisation d’un procureur, l’allongement des périodes de détention provisoire, voire la réintroduction de l’état d’urgence dans la région… Les démocrates turcs s’inquiètent avec justesse du fait que la nécessaire lutte anti-terroriste ne concourt à restreindre le champ des libertés politiques individuelles et collectives, pourtant réellement élargi au cours de ces dernières années. D’autant qu’on peut légitimement s’interroger sur la réelle efficacité de l’institution militaire contre le PKK et considérer, comme le relève de nombreux observateurs, que l’armée ferait mieux de se concentrer sur ce combat plutôt que d’intervenir à tout propos dans la vie politique intérieure. Mais le plus important réside pourtant ailleurs : il est erroné de considérer qu’il est possible de combattre efficacement une organisation comme le PKK uniquement avec des moyens militaires. Les toutes récentes opérations du PKK montrent cruellement la piètre efficacité de l’opération militaire de grande ampleur menée au mois de février dernier. Pour être efficace la lutte anti-terroriste doit aussi combiner des actions de police, de renseignement, d’infiltration et surtout ne jamais occulter les dimensions économiques et politiques. Il faut ainsi une politique volontariste de développement économique du sud-est de la Turquie, parce que la misère qui y règne et le manque de perspective pour la jeunesse favorise malheureusement le travail des sergents recruteurs du terrorisme. Il faut aussi, même si c’est très complexe, élargir les droits culturels pour cette fraction des citoyens turcs qui désire pouvoir pratiquer son (ses) dialecte(s), qu’elle considère faire partie de son identité. Pourquoi ne pas envisager aussi, dans des conditions précises et constitutionnellement encadrées, la possibilité d’amnistier certains anciens militants du PKK qui ont radicalement et publiquement rompu avec le terrorisme.

Enfin la mission d’émissaires turcs de haut rang auprès du président de l’entité kurde autonome d’Irak, Massoud Barzani, le 14 octobre, pour évoquer avec lui la présence de nombreuses bases opérationnelles du PKK dans le nord de l’Irak, est un signe politique positif. Jusqu’alors Ankara privilégiait publiquement les contacts directs avec Bagdad au nom du respect de l’intégrité et de la souveraineté nationales irakiennes. Le gouvernement turc tente par ce geste de rallier les Kurdes d’Irak à son combat contre le PKK et de développer une coopération concrète, comme il le fait déjà avec les autorités iraniennes et syriennes. Il est possible que les dirigeants kurdes d’Irak considèrent qu’ils ont, à terme, plus d’intérêts que d’inconvénients à entretenir des relations normalisées avec la Turquie et perçoivent que la protection américaine dont ils jouissent ne sera peut-être pas éternelle. Ankara, pour sa part, tient à ménager ses intérêts économiques dans le nord de l’Irak.

La question kurde ne peut se réduire à sa seule dimension terroriste, et il est faux de considérer que la solution à ce problème récurrent ne pourra être trouvée qu’avec des moyens répressifs. La classe politique turque est de ce fait devant un énorme défi et lui faudra faire preuve de détermination et d’imagination pour le résoudre.