ANALYSES

Le commando de Bombay et la piste pakistanaise

Tribune
1 décembre 2008
Pour expliquer cette surprenante réussite, les autorités indiennes ont déjà pointé vers l’ennemi traditionnel, le Pakistan. Le ministre des Affaires étrangères indien, Pranab Mukherjee, le dit explicitement. Mais de quoi exactement serait responsable le Pakistan dans cette affaire ? D’avoir laissé prospérer Lashkar-e-Taïba, groupe basé au Cachemire côté pakistanais, que Russes et Américains s’accordent à pointer comme véritable coupable (sous le masque d’un groupe islamiste supposé du Deccan) ? L’affiliation de ces islamistes basés au Pakistan à Al-Qaïda ne fait de doute pour personne, et il est maintenant question des « camps d’entraînement d’Al-Qaïda » à la frontière indo-pakistanaise. Le Pakistan serait-il responsable d’avoir aidé ce groupe au Cachemire ? D’avoir directement commandité l’action de Bombay ? Et qui au fait exactement au Pakistan ? L’ISI dans son ensemble, le service secret pakistanais connu pour ses sympathies islamistes ? Ses éléments « durs » que l’actuel pouvoir pakistanais semblait avoir commencé à chasser ? Faudrait-il, au contraire, chercher les responsables plus haut à Islamabad ? On imagine qu’il n’est pas facile de répondre à ces questions, surtout dans l’état de décomposition actuel du pays.

De ce point de vue, le débat médiatique pour savoir si les terroristes de Bombay ont suivi le modus operandi d’Al-Qaïda est un peu surréaliste. D’abord parce que la méthode d’Al-Qaïda, ou des groupes qui s’en réclament, est dans l’innovation perpétuelle : voiture piégée, attaque par mer, détournement d’avion, bombes dans les transports publics... Ils ont à peu près tout essayé. Alors pourquoi pas une attaque simultanée avec armes automatiques et prise d’otages ? Ensuite, parce que le Lashkar-e-Taïba, alias 'l'armée des pieux', fondée il y a une quinzaine d'année, déjà soupçonnée d’avoir mené l’attaque des islamistes contre le Parlement indien en 2001, semble capable de réaliser des opérations de ce type, tout en entretenant des liens très lâches avec la structure centrale d’Al-Qaïda. Personne ne pense vraiment que les terroristes communiquaient avec Ben Laden sur leurs Blackberrys et que l’opération a été planifiée par des Arabes salafistes quelque part dans les zones tribales, comme le onze septembre avait été planifié par la « direction ».

Quelles leçons (très provisoires) retenir en l’état (très imparfait) de notre information ?

- La relativité de la perception médiatique : les événements de Bombay devraient nous rappeler que le problème terroriste n’est pas un monopole du Moyen-Orient et que le Sous-continent indien en souffre peut-être davantage. Cela ne date pas d’hier : qui se souvient des attentats de Bombay du 11 juillet 2006 (sept explosions simultanées, 180 morts, déjà des accusations contre le Pakistan) ?
À titre de comparaison, on notera que le même jour que les attaques de Bombay, le 26 novembre dernier, le même nombre de gens (200 environ) étaient massacrés dans un autre conflit religieux et sans que les médias européens en fassent leur gros titre, victimes des affrontements entre musulmans et chrétiens au Nigeria (nombre qui s'est encore accru depuis) n’intéressent visiblement personne.

- La technique de prises d’otage multiples et de dispersion des attaques sur une même ville, employée par les supposés Lashkar-e-Taïba, est redoutable. Cela fait réfléchir beaucoup de monde, à commencer par les services français qui se préparent déjà à un scénario de ce type.

- Le débat sur le « déclin d’Al-Qaïda » est peut-être passablement dépassé : la capacité offensive de divers groupes islamistes à travers le monde reste intacte, quelle que soit leur allégeance purement formelle à « l’émir». Et c’est cela qui compte.

- À supposer même que l’Inde et le Pakistan ne se soient pas à nouveau déclarés la guerre entre temps, Barack Obama est confronté à un énorme problème le 21 janvier 2009 au matin : le pouvoir ou l’absence de pouvoir à Islamabad. Si le nouveau président américain a très justement pointé l’importance du problème afghan et a non moins judicieusement suggéré que sa solution, comme pour l’Irak, se trouve au Pakistan, un bon diagnostic ne fait pas une ordonnance. Si quelqu’un sait en effet comment gérer le problème d’un pays qui a la bombe atomique et pas d’État véritable, il est demandé d’urgence à la Maison Blanche.

François-Bernard Huyghe anime le site www.huyghe.fr. Dernier ouvrage : Les maîtres du faire croire, Vuibert 2008 .