ANALYSES

Autriche : l’extrême-droite grand vainqueur des législatives

Tribune
6 octobre 2008
Le SPÖ (socialiste) passe sous la barre des 30% et perd presque six points, tandis que son allié de droite (ÖVP) avec 25%, en perd pratiquement neuf. Les grands gagnants sont les populistes xénophobes du FPÖ, menés par Heinz-Christian Strache ( 18%) et ceux du BZÖ ( 11%), le parti de Jörg Haider, dont le total cumulé atteint 29%, soit un score supérieur à celui de l’extrême-droite en 1999 ( 26,9%), et qui lui permit d’entrer au gouvernement l’année suivante.

L’extrême-droite, qui a fait campagne avant tout sur la crise économique et contre la classe politique unie au sein du gouvernement de coalition, a également utilisé les thèmes de la sécurité, de l’islamisation de l’Autriche et de l’hostilité à l’Union européenne. Ainsi, la question de la sécurité est citée comme motivation de vote par 71% des électeurs FPÖ et 60% de ceux du BZÖ, tandis que l’immigration détermine 75% des votes pour le BZÖ et 73% des votes pour le FPÖ. Des choix qui ont payé puisque l’extrême-droite atteint des scores énormes dans certaines provinces : 47% en Carinthie, le fief de Haider qui du coup, a affirmé qu’il « ne reviendrait à Vienne que comme chancelier », 31% en Styrie et plus de 28% à Salzbourg. La carte du vote d’extrême-droite montre une Autriche touchée partout par le phénomène FPÖ, y compris à Vienne (26%) et dans sa grande banlieue. Les premiers résultats des sondages effectués par l’institut SORA montrent que 246.000 électeurs, appartenant surtout aux milieux populaires, sont passés de la gauche au FPÖ et au BZÖ, tandis que 235.000 électeurs, appartenant davantage aux classes moyennes sont allés des chrétiens-conservateurs vers l’extrême-droite, avec une préférence pour Haider, désormais plus modéré que le FPÖ. Alors que les 16 à 18 ans votaient pour la première fois, le choix des jeunes prouve également que l’extrême-droite a de beaux jours devant elle : 25% des moins de 30 ans ont choisi le FPÖ, qui devient également le premier parti chez les jeunes en formation professionnelle. Par contre, les électeurs âgés de 60 ans et plus la rejettent et votent à 37% pour les sociaux-démocrates.

L’extrême-droite autrichienne est avant tout une protestation contre le blocage du système politique autour des deux grands partis, thème qui a motivé 61% des électeurs FPÖ. Dans une proportion de plus de 65%, ceux-ci recherchent « de la nouveauté » à l’extrême-droite. Ils pensent la trouver, pour 47% d’entre eux, dans la jeunesse (39 ans) du très radical Strache, accusé d’avoir eu des sympathies néo-nazies dans sa jeunesse, ou du plus si jeune (58 ans) Haider, qui symbolise encore la « troisième voie » entre les deux grands partis. En l’absence de toute gauche radicale, cette offre politique alternative ne trouve à s’incarner que dans l’extrême-droite, ou dans les Verts ( 9,8%) qui séduisent un électorat plutôt urbain des classes moyennes à fort niveau de capital culturel.

La question européenne, elle, apparaît comme un déterminant secondaire du vote. Si le FPÖ est effectivement un parti « souverainiste », il n’est jamais très clair sur le type d’Europe qu’il désire : une Europe des Nations réduite a minima ou au contraire, comme certains partis se réclamant de l’idéologie du « sang et du sol », une Europe des entités ethno-linguistiques ? Il faut se souvenir en effet qu’une partie importante du FPÖ, autour du député européen Andreas Molzer et de son hebdomadaire viennois Zur Zeit, reste fidèle à l’idée « deutsch-national » (grande-allemande). Tout en suivant la même ligne, le BZÖ a également, à la suite du FPÖ de l’époque Haider, développé l’idée selon laquelle l’Europe artificielle et bureaucratique de Bruxelles gagnerait à être remplacée par des coopérations transfrontalières inter-régionales : on voit ici l’impact de l’ancrage du parti en Carinthie, région que Haider voit davantage tournée vers l’Italie du nord et la zone Adriatique que vers Vienne. Si la question européenne fait davantage débat qu’il y paraît au sein de l’extrême- droite autrichienne, il existe d’autres sujets de politique étrangère qui attirent les électeurs vers cette famille politique. Tout d’abord le refus du caractère définitif du tracé des frontières et de la perte des territoires allemands d’avant 1945 : l’opposition aux décrets Benès est encore très vivace chez les électeurs FPÖ/BZÖ. Ensuite, l’opposition historiquement forte à la supposée « menace slave », particulièrement symbolisée en Carinthie par l’existence d’une minorité slovène que le gouvernement régional de Haider continue à restreindre dans ses droits collectifs, tout en ravivant le souvenir du conflit avec le royaume de Serbie (1918-19). L’opposition traditionnelle au voisin du Sud a de nouveau activé, avec la guerre civile dans l’ex-Yougoslavie et l’émigration vers l’Autriche qui s’en est suivie, ainsi qu’avec la récente indépendance du Kosovo, le fantasme de la « submersion » migratoire et l’élargissement de l’Union européenne a aggravé ce sentiment d’une menace sur l’identité du pays. Enfin, l’opposition à l’entrée de la Turquie dans l’UE ainsi que l’islamophobie galopante du FPÖ (dans une moindre mesure du BZÖ) tiennent beaucoup à la situation géographique de l’Autriche aux portes des Balkans ainsi que, inconsciemment, au souvenir du siège de Vienne et du rôle de cette ville en tant que point d’arrêt de la conquête musulmane de l’Europe.
Comme en 1999, va-t-on revoir l’extrême-droite au gouvernement autrichien ? Aucun des deux grands partis ne le souhaite et l’hypothèse la plus probable est que la grande coalition sera reconduite, au risque de faire de nouveau progresser le vote protestataire. Mais Strache lui, fait déjà ses offres de services en affirmant s’en tenir « au modèle de 1999, lorsque c’est le troisième parti du pays (le FPÖ) qui avait fourni le chancelier ».

Le score de l’extrême-droite autrichienne suscite d’ores et déjà des inquiétudes. L’Union européenne a cependant été bien plus prudente qu’en 2000, lorsqu’elle avait mis en œuvre (pour peu de temps d’ailleurs) des sanctions à l’encontre de l’Autriche. Cette fois, elle s’est contentée de dire qu’il fallait respecter le vote des Autrichiens et qu’il ne lui appartenait pas de commenter les résultats. Une manière à la fois d’acter le fait que ces sanctions sont contre-productives, mais aussi de dire aux partis démocratiques autrichiens qu’ils sont finalement ceux qui détiennent le clé de la baisse du vote de protestation anti-système.