ANALYSES

La Corée du Nord, l’Inde et l’atome : ultimes satisfecit de l’administration Bush en Asie ?

Tribune
16 octobre 2008
La diplomatie américaine et son infatigable représentant spécial pour le dossier nucléaire nord-coréen, Christopher HILL, cheville ouvrière des Pourparlers à Six (Corée du nord, Corée du sud, Chine, Japon, Russie, Etats-Unis), peuvent s’accorder ces jours-ci quelque crédit et savourer les dividendes de leurs efforts opiniâtres des dernières semaines. Tout en demeurant vigilant, sur le qui-vive – expériences récentes diverses obligent…- et capable de s’accommoder d’un énième revirement de jurisprudence, un ixième saut d’humeur, une nouvelle défiance de la part de la si susceptible, si imprévisible Pyongyang. Le régime nord-coréen signifiait de bonne grâce le week-end dernier son retour à la table des négociations, sa volonté de reprendre le démantèlement de son programme nucléaire (ainsi que convenu lors de l’accord de février 2007) en contrepartie – si l’on peut dire --, de sa « disparition » de la liste des Etats « sponsors » du terrorisme international établie par le Département d’Etat américain. Un club restreint où figurait, en mauvaise place depuis 1988, l’ombrageuse Corée du nord. Depuis le week-end dernier, la « radiation » de ce triste inventaire est acquise. Pyongyang, de facto, quitte dans un quasi-anonymat « l’axe du Mal » cher au Président G.W. Bush. Si l’on devait parler de réussite ou de « succès », en l’état, il conviendrait peut-être alors de tourner notre regard vers Pyongyang.

Une poignée de jours plus tôt, dans une atmosphère tout de même moins crispée -- quoi que contrainte par un agenda politique et technique américain des plus serrés --, la diplomatie américaine engrangeait dans une autre région d’Asie, le sous-continent indien cette fois, quelques précieux bénéfices. Au terme de trois longues années d’âpres négociations, Washington et New Delhi parachevaient leur quête commune, le président américain George W. Bush signant le 8 octobre la loi promulguant le pacte historique de coopération nucléaire civile entre les deux « plus grandes démocraties au monde ». Un modèle de dérogation au régime international de non-prolifération nucléaire (cf. Traité de non-prolifération nucléaire – TNP) provoquant l’ire que l’on imagine à Téhéran, mais également à Islamabad, l’autre « allié stratégique » de Washington en Asie méridionale.

Nombre d’observateurs (dont moult Américains…) jugent ces deux « succès » de politique étrangère américaine avec circonspection ; leurs propos virent parfois à la critique ouverte : pour quelles raisons ?

Distinguons pour la clarté de nos lecteurs les cas indien et nord-coréen, très dissemblables et dont la seule trame commune, par delà l’appartenance à un espace géographique commun, est le pouvoir de création ou de destruction de l’atome. Pour l’Inde, puissance asiatique en devenir aux ambitions internationales de plus en plus affichées, mal à l’aise dans une vision prospective de l’Asie où la Chine – vis-à-vis de laquelle elle souffre sans le dire d’un complexe d’infériorité – s’imposerait comme la nation dominante, il n’est pas uniquement question d’accès privilégié à l’énergie atomique. Pour l’heure, ce 6eme plus gros consommateur mondial d’énergie tire de cette formidable source atomique … moins de 3% de ses besoins nationaux. Et même si les projections à l'horizon 2050 sont claires (objectif 25%), l’objectif véritable est ailleurs.

Pour élever sa stature internationale d’un cran, gagner les premiers rangs des acteurs internationaux de son temps, l’assistance, la coopération d’une nation majeure est indispensable : une entreprise que seuls les Etats-Unis sont en 2008 à même de prodiguer. Cette incroyable entorse bilatérale aux règles internationales régissant la non-prolifération nucléaire, en rapprochant de façon spectaculaire l’ancien apôtre du Non-alignement de la superpuissance américaine, fait inévitablement basculer, vers le haut, le statut international de l’Inde. Le profit est naturellement partagé : en contrepartie de l’accès préférentiel aux combustibles fissiles, aux transferts de technologie nucléaire, des dividendes sonnant et trébuchant pour les entreprises américaines (des françaises, russes également) du secteur nucléaire sont attendus : pour étendre son parc nucléaire et diminuer sa dépendance à l’égard du pétrole, New Delhi prévoit d’investir 100 milliards d’euros ces 15 prochaines années… une manne qui profitera en premier aux géants américains du nucléaire civil. Non spécifiés dans les dispositions de l’accord, les considérants politiques et stratégiques ne sont pourtant pas accessoires, loin de là et tout au contraire. Du jour au lendemain ou presque, Washington dispose enfin de deux alliés asiatiques considérables (Japon ; Inde) avec lesquels elle partage nombre de valeurs (démocratie ; droits de l’homme), peu suspects de velléités hégémoniques régionales et capables, dans une certaine mesure et ensemble, de faire pièce à l’irrésistible montée en puissance de l’énigmatique partenaire chinois. Un acteur chinois dont l’agenda stratégique à moyen-long terme demeure entouré de plus d’incertitudes et de craintes que de sérénité. A tort, peut-être ; dans la capitale fédérale américaine, on vous répondra que l’on est jamais assez prudent…

Quant à la reprise – que l’on espère à Washington et ailleurs sincère et sans heurts, mais ne nous leurrons pas… – le 14 octobre, du démantèlement du réacteur nucléaire de Yongbyon, à nouveau placé sous le regard de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), il convient de la considérer plus comme un retour simple (il est vrai que l’adjectif ne va pas si facilement de soi lorsque l’on évoque l’insaisissable Pyongyang) de la Corée du nord aux engagements pris quelques temps plus tôt avec son « partenaire » américain, pièce centrale, pilote, des pourparlers à 6. Evoquer un « succès » pour la diplomatie américaine, c’est assurément voir trop grand. Ce, d’autant plus que d’ici l’élection du prochain locataire de la Maison-Blanche (le 4 novembre), sa date effective d’entrée en fonction (le 20 janvier), alors même que l’incertitude sur le leadership nord-coréen n’a jamais été aussi grande (1), bien des événements, des décisions et des contrepieds, façonnés dans le secret des couloirs du pouvoir nord-coréen, peuvent se manifester. Un scénario contraire serait il est vrai, hélas, infiniment plus surprenant.

(1) Kim Jong-il n’a toujours pas été vu en public depuis juillet dernier ; son état de santé, suite à une hémorragie cérébrale intervenue en août 2008, demeure sujet à caution ; sa succession, civile, bureaucratique ou militaire, un authentique mystère.