ANALYSES

“Pic de Hubbert” : le graphique qui montre à quel point nos prédictions peinent à anticiper les niveaux réels de production de pétrole

Presse
27 mars 2019
Interview de Francis Perrin - Atlantico
En 1956, M. King Hubbert publiait la "courbe de Hubbert" annonçant un pic de la production pétrolière américaine au tournant des années 70, avant son déclin progressif. Une courbe qui a annoncé de façon assez précise l'évolution réelle de la production pétrolière américaine jusqu'aux années 2000, avant que celle-ci n'explose à la hausse ? Quelle est l'explication de cette "erreur" commise en 1956 ?

Francis Perrin : Ces prévisions ne portaient que sur le pétrole conventionnel. Or, dans les années 2000, commence ce que l'on a souvent appelé la révolution américaine du pétrole et du gaz non conventionnels qui va permettre aux Etats-Unis de devenir le premier producteur de pétrole et de gaz naturel dans le monde devant la Russie qui était précédemment le numéro un dans ces deux domaines. Cette révolution repose, sur le plan technologique, sur la combinaison de la fracturation hydraulique et des forages horizontaux. Il faut d'ailleurs noter que ces deux technologies n'étaient pas nouvelles. Ce qui était nouveau, c'était la combinaison entre deux technologies existantes. L'industrie pétrolière américaine a donc pu commencer dans la décennie précédente à exploiter le potentiel considérable du pays en pétrole non conventionnel.

L'impact a été énorme car les Etats-Unis ont pu, à partir de la fin des années 2000, inverser la tendance au déclin de leur production pétrolière qui était souvent présentée comme irrésistible. Depuis une dizaine d'années, cette production est constamment à la hausse à la seule exception de 2016 (les prix étaient alors tombés à des niveaux très bas) et cette progression ne sera pas terminée en 2019. Elle devrait se poursuivre pendant encore plusieurs années.

La production de pétrole brut des Etats-Unis était de 10,95 millions de barils par jour (Mb/j) en 2018, contre 9,4 Mb/j en 2017. Pour 2019 et 2020, les projections du département de l'Energie des Etats-Unis sont de 12,3 Mb/j et de 13 Mb/j respectivement. En février 2019, on était déjà à 11,9 Mb/j. Si l'on ajoute au pétrole brut les liquides associés au gaz naturel, le niveau était de 15,5 Mb/j en 2018. Ce pays devrait devenir un exportateur net de pétrole en 2020 ou en 2021, c'est-à-dire demain, ce qui sera une première depuis des dizaines d'années. De plus, les Etats-Unis pourraient devenir le deuxième exportateur mondial de pétrole derrière l'Arabie Saoudite d'ici cinq ans.

En quoi cette situation peut-elle nous faire relativiser nos capacités de prévisions dans de tels domaines ?
Les prévisions reposent souvent sur des extrapolations et on se trompe très fréquemment lorsque l'on se contente d'extrapoler des tendances actuelles. Ce qui a beaucoup été sous-estimé dans cette affaire, c'est à la fois le potentiel pétrolier des Etats-Unis et la capacité de l'industrie pétrolière à trouver les moyens technologiques d'exploiter de très importantes ressources de brut non conventionnel.

Un troisième facteur dans la décennie 2000 a été la très forte hausse des prix du brut entre 2002 et 2008 qui a permis de rentabiliser l'exploitation de pétrole plus coûteux que le pétrole conventionnel. C'est donc une combinaison de la géologie, de la technologie et de l'économie et, pour les Etats-Unis, cela a constitué un trio gagnant. Parmi ces trois éléments clés, le facteur technologique a été essentiel. Cette expérience devrait nous conduire à plus de modestie dans les prévisions. Mais, sur ce dernier point, je ne suis pas sûr que tout le monde retienne cette leçon de prudence.
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