ANALYSES

John Bolton et les ponts du Potomac

Correspondances new-yorkaises
7 mars 2019


Ma brève et seule rencontre à ce jour avec John Bolton est liée à une anecdote qui résume assez bien les rapports de l’ONU avec l’univers de la communication. Au milieu des années 2000, travaillant alors en association avec le Département de l’information de l’ONU sur la série télévisée À la maison de verre et différentes publications, je suis approché par l’un de mes amis chef de projets chez Marvel, célèbre entreprise américaine de bandes dessinées.

Celui-ci, connaissant mes liens avec Shashi Tharoor alors Secrétaire général adjoint à l’information des Nations unies, souhaitait proposer à l’ONU de réaliser en coopération avec elle une BD éducative mettant en valeur le travail de l’organisation et destinée à plusieurs dizaines de milliers d’écoles à travers les États-Unis.

Afin de rendre le tout plus ludique et attractif pour de jeunes lecteurs américains, Spider-Man, Iron-Man et autres stars de Marvel devaient faire office de guides à travers les pages du livre.

La première réaction du responsable onusien chargé de la sensibilisation du jeune public, pourtant de nationalité américaine et né à New York dans les années soixante, est de demander : “ Mais est-ce que Spider-Man est vraiment connu aux États-Unis ?”.

Après de nombreuses tentatives et malgré le soutien de Shashi Tharoor puis de son successeur, le projet ne verra jamais le jour. Trop Yankee pour certains, trop pop culture – et sans doute pas assez élitiste – pour d’autres. Cet exemple est cruellement représentatif du manque de sens de communication auprès du grand public de la part de l’ONU.

Spider-Man vendant l’Organisation des Nations unies à des centaines de milliers d’écoliers américains aurait sans doute été le plus grand coup de com’ de celle-ci...

Pour preuve, ma « convocation » en tant que lien Marvel-ONU au bureau de John Bolton, alors ambassadeur des États-Unis à l’ONU. L’annonce du projet ayant commencé à être relayée par de grands médias – le Financial Times allait même bientôt le couvrir en une -, John Bolton craignait une possible propagande anti-gouvernement Bush auprès des jeunes Américains et souhaitait que son équipe puisse garder un œil sur le projet. Toute une génération victime d’un lavage de cerveau pro multilatéralisme !

À savoir que John Bolton avait jusque-là fait la sourde oreille a toutes mes demandes de rendez-vous liées au livre que je préparais alors. N’a pas l’impact de l’Homme araignée qui veut et ce n’est malheureusement pas avec un essai sur les Nations unies que l’on peut faire trembler la Maison-Blanche. Une belle occasion manquée pour l’ONU !

Au-delà de son côté amusant, cette anecdote est révélatrice de la personnalité de John Bolton et de son sens de la communication. Ne rien laisser échapper qui pourrait bénéficier à l’adversaire.

« Trump est un phénomène psychologique : l’égoïsme ultime », confiait récemment Rober Kagan au journal Le Monde. « Tout doit tourner autour de lui. La question n’est pas : qu’est-ce qui est dans l’intérêt des États-Unis, mais qu’est-ce qui est dans l’intérêt de Trump ? Il ne parle de politique étrangère que pour renforcer sa position auprès de sa base. Seule compte désormais sa survie politique, et toute sa politique étrangère est subordonnée à cet objectif. Il est inutile de chercher des positions idéologiques ou doctrinales, Trump ne s’adresse qu’à un segment de la population américaine, c’est tout. »

Cette absence de doctrine de la part de Donald Trump, ce vide intellectuel absolu, est une opportunité pour ceux de ses proches collaborateurs qui tentent de poursuivre leurs propres agendas. En l’occurrence ici the Honorable John Bolton himself, sans doute l’un des plus habiles d’entre eux.

Comparé à John Wayne par ses fans néoconservateurs et surnommé l’homme a la moustache par les médias, John Bolton, né en 1948, est un ancien de l’administration Bush fils au sein de laquelle il est en charge d’abord des questions de désarmement - ne souriez pas - avant de devenir ambassadeur auprès des Nations unies. Le Congrès américain refusant de confirmer sa nomination, il restera à ce poste à peine plus d’un an. Il aura néanmoins le temps de s’y illustrer en faisant notamment campagne pour que les États-Unis quittent l’UNESCO et à travers des formules lapidaires telles que « on pourrait supprimer dix étages à l’ONU sans voir la différence ».

Alors qu’on le pensait s’acheminer vers la retraite et l’oubli, il quitte le 22 mars 2018 la présidence du Gatestone Institute, un think tank de droite axé sur le Proche-Orient et étiqueté anti musulman, pour devenir le nouveau Conseiller à la sécurité nationale de la Maison-Blanche.

Ce farouche ennemi du multilatéralisme qui a récemment qualifié la Cour pénale internationale, à propos d'une éventuelle enquête sur des crimes de guerre présumés commis en Afghanistan par l’armée américaine, d’« inefficace, irresponsable et carrément dangereuse », puis qui a ajouté « nous allons interdire à ses juges et procureurs l’entrée aux États-Unis, nous allons prendre des sanctions contre leurs avoirs dans le système financier américain et nous allons engager des poursuites contre eux» a du néanmoins dès son arrivée dans l’équipe Trump avaler quelques couleuvres. La plus grosse d’entre elles, pour un faucon tel que lui, étant le dossier nord-coréen.

Mais comme l’observe Robert Malley, président de l’International Crisis Group, « dans le cadre de la Corée du Nord, on peut féliciter le président Trump d’avoir su se défaire d’une crise qu’il a lui-même provoquée. Après avoir été l’artisan d’une escalade dangereuse, il a ensuite été l’auteur de la désescalade en optant pour le contact direct avec le leader nord-coréen. Le danger, désormais, est que l’optimisme et les ambitions démesurés de Trump ne débouchent sur une désillusion pareillement démesurée. Le président américain semble encore penser que ses rapports personnels avec Kim Jong-un le mèneront au désarmement nucléaire. C’est illusoire. Que fera alors Trump lorsqu’il s’en apercevra ? Sera-t-il tenté par une nouvelle escalade ? » C’est le plus probable, et cela donnerait alors raison à John Bolton qui n’a jamais cru au show de téléréalité Kim & Trump. L’échec du sommet d’Hanoï a donc renforcé son poids au sein du noyau dur qui entoure le président américain. Ce qui va lui permettre de poursuivre sans encombre son propre agenda.

Comme me le disait ces derniers jours Robert Jervis de l’Université de Columbia, « contrairement à de nombreux autres membres du gouvernement, notamment le secrétaire d’État Mike Pompeo qui pourrait un jour chercher à devenir président, John Bolton sait qu’il est plus ou moins en fin de carrière. Il recherche des victoires rapides mais qui s’inscriront durablement dans la politique étrangère américaine. L'un de ses objectifs est l'affaiblissement des institutions internationales qu'il a toujours considérées comme une menace pour la souveraineté, les valeurs et la sécurité américaines. Le renversement du régime islamique en Iran en est un autre. Développer une politique forte pour contenir la Russie et la Chine est l’autre point principal de son ordre du jour. »

Sans oublier le dossier vénézuélien, sa chasse gardée et un parfait exemple d’ingérence et d’hypocrisie.

Pétri d’idéologie, néoconservateur jusqu’au bout des ongles, il semble que sa ligne dure en matière de politique étrangère reflète sa disposition à être très sévère envers ceux de ses collègues qui ne sont pas d'accord avec lui, et qu’il considère le débat interne comme une somme nulle, à l'image de ses interactions avec des puissances étrangères. Au-delà parfois d’une certaine différence de vue avec Donald Trump, on peut dire que les deux hommes sont concernant ce dernier point totalement sur la même longueur d’onde.

Alors que les chefs de l’opposition démocrate au Congrès commencent à dénoncer des initiatives anticonstitutionnelles et des abus de pouvoir de la part de Donald Trump, son Conseiller à la sécurité nationale quant à lui n’en finit pas de contribuer à démanteler le système multilatéral. Zbigniew Brzeziński, dans le documentaire que je lui ai consacré il y a quelques années, me confiait qu’il craignait que la présidence Obama ne soit qu’une parenthèse. La montée en puissance de l’ultra droite américaine sur le plan intérieur et le retour des néoconservateurs avec leur travail de destruction de ce qui reste de l’ordre international né de la Seconde Guerre mondiale lui semblait presque inéluctable. Nous y voilà…

Et pour ceux qui espèrent être débarrassés de Donald Trump en 2020, attention à une possible douche froide. S’il n’est pas entravé d’ici là par des problèmes judiciaires, il a de sérieuses chances d’être réélu et donc John Bolton d’être reconduit. Certains admirateurs de ce dernier rêvent déjà de le voir promu au rang de secrétaire d’État. Voire, pourquoi pas, cumuler cette nouvelle fonction avec celle qu’il occupe aujourd’hui, comme cela avait été le cas un moment pour Henry Kissinger lors du second mandat de Richard Nixon.

Selon Steve Banon, Donald Trump aurait sérieusement hésité à plusieurs reprises à faire entrer John Bolton dans son administration à cause de sa moustache. « Trump ne s’y habituait pas », raconte l’ancien conseiller du président dans Le Feu et la fureur, le livre de Michael Wolff. « Que voulez-vous, la moustache, Trump pensait que ça ne faisait pas secrétaire d’État ». Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts du Potomac.

 

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Essayiste et chercheur associé à l’IRIS, Romuald Sciora vit aux États-Unis. Auteur de plusieurs ouvrages sur les Nations Unies, il vient de publier avec Anne-Cécile Robert du Monde diplomatique Qui veut la mort de l’Onu ? (Eyrolles novembre 2018).

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