ANALYSES

Manifestations en Algérie : « La population algérienne cherche un changement radical profond »

Presse
4 mars 2019
Interview de Brahim Oumansour - LCI
Ni Abdelaziz Bouteflika ni la rue ne comptent laisser tomber. Alors que les Algériens ont encore une fois manifesté par milliers ce dimanche 3 mars, le président sortant a officiellement déposé sa candidature pour un cinquième mandat. Une inflexibilité que le candidat a cependant contrebalancée en promettant, en cas de victoire, l'organisation d'une élection présidentielle anticipée, à laquelle il s'engage de ne pas se présenter, et l'instauration d'une nouvelle Constitution soumise à un référendum populaire.

Mais ces promesses pourront-elles satisfaire la rue ? Quelles sont les alternatives à celui qui est au pouvoir depuis plus de vingt ans ? Une déstabilisation du pays pourrait-elle pousser la jeunesse à l'exil, comme certains l'imaginent en France ? Nous avons posé ces questions à Brahim Oumansour, chercheur associé à l’Iris et spécialiste du Maghreb.

Les engagements pris par Abdelaziz Bouteflika dans le cas d'une réélection peuvent-ils apaiser la situation dans le pays ?

La promesse en elle-même est réaliste. Le projet de réforme de la Constitution existait avant le début de la mobilisation. Elle était d'ailleurs dans la déclaration de candidature d’Abdelaziz Bouteflika. Mais le régime n’a pas communiqué dessus. Il avait sous-estimé la réaction de la population face à l'annonce d'un cinquième mandat. Cette promesse arrive donc très tardivement. Dans le contexte actuel, après plus d’une semaine de mobilisation, cette déclaration risque d’avoir un impact peu important. Elle pourrait être interprétée par la population comme une annonce démagogique, qui a pour objectif d’apaiser les tensions, voire affaiblir la mobilisation. On est dans un contexte de clivage entre la population et la classe politique. Je suis donc un peu sceptique sur l’apaisement possible d’une telle annonce.

Si la candidature d'Abdelaziz Bouteflika a cristallisé la colère, peut-on imaginer que les manifestations vont continuer avec de nouvelles revendications ?

Certainement. Il y a une prise de conscience qui joue un rôle très important dans la contestation. Si le premier mot d’ordre des manifestations, ou plutôt l’élément déclencheur, était l’annonce de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika, elles ont lieu sur fond de crise économique et d’un malaise ressenti par la population. Les revendications se sont élargies. La population algérienne cherche désormais un changement radical profond, qui tend vers une intégration plus globale des jeunes générations, de nouveaux visages, de figures issues de différentes classes sociales, dans le jeu politique. Des personnes qui pourraient amener de l’énergie. Il y a aussi un désir d’ouverture en termes de liberté d’expression et de droits. Derrière ces manifestations, il y a clairement des revendications pour un changement plus large.

Outre le président sortant, 19 personnes ont déposé une candidature aux Présidentielles. Comment expliquer ce chiffre ?

Pour la plupart ce sont des candidatures indépendantes, qui découlent du système actuel qui a créé un grand vide. Il n’y a pas de parti politique assez imposant pour "écraser" les ambitions de chacun. Cette absence, ou plutôt cet émiettement de l’opposition, laisse la porte ouverte aux espoirs de certains individus ou personnalités politiques, qui désirent jouer un rôle dans le jeu politique. Parmi ces 19 candidats, il y en a certains qui, sur le long-terme, peuvent émerger progressivement et créer quelque-chose. Mais il faut d’abord lancer une structure politique assez solide pour asseoir sa légitimité, se créer une posture de chef d’État. Aujourd’hui, ce n’est pas encore le cas.

C’est pour ça que l’annonce d’Abdelaziz Bouteflika est réaliste. Dans le contexte actuel, la transition politique, qui est nécessaire, devrait toutefois être encadrée et progressive. Et non pas brutale. Ce que le régime, et l’État algérien plus généralement, craignent, c’est de revivre l’expérience de la fin des années 80, c’est-à-dire subir une transition brutale à cause d’une sortie rapide d’un système monopartisan. On était alors passé d’un système complètement fermé à celui de l’ouverture du débat politique, et d’une liberté de la presse, qui a mené à des dérives [nommée les "années noires", cette période a été marquée par des années de violence sur fond de guerre civile dans le pays, ndlr].

Jordan Bardella, la tête de liste du Rassemblement national pour les élections européennes, a estimé lundi sur France 2 qu'"une déstabilisation de l'Algérie pourrait entraîner une déferlante migratoire sans précédent sur l'Europe". Qu'en est-il réellement ?

On comprend cette inquiétude, que moi-même je ressens en France. Mais elle n'existe que chez les personnes qui ne connaissent pas l'Algérie. C’est une vision simpliste des choses. L’Algérie est un pays très stable. Premièrement sur le plan structurel, le pays a des institutions solides, comme l’armée et l’administration, malgré la corruption. Deuxièmement, il y a aussi l’expérience, l’histoire du pays. Aujourd’hui, aucun des deux partis, c’est-à-dire la population et le régime, ne souhaite aller dans une confrontation violente. On ressent une prudence qui émane des deux camps.

Alors même s’il y a une dégradation de la situation, et même si on suit le scénario le plus pessimiste, avec des émeutes par exemple, l’armée algérienne se chargera rapidement de sécuriser le territoire. On peut s’imaginer que quelques groupes tentent de passer les frontières, notamment pour se rendre en France, mais ça restera très limité. Même dans le pire des cas, on ne sera certainement pas témoin d’une crise migratoire.

 

Propos recueillis par Felicia Sideris
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