ANALYSES

George Herbert Bush, relève-toi !

Correspondances new-yorkaises
8 janvier 2019
 



Depuis un quart de siècle, la communauté internationale souffre d’une défaillance croissante de la gouvernance mondiale. À la fin de la guerre froide, la mondialisation de la politique, la sécurité, l’économie, l’environnement et l’immigration ont créé une demande sans précédent pour une gouvernance mondiale efficace. Pourtant, ce modèle semble être en voie de disparition.

Faute, entre autres, à l’erreur historique qui a été de ne pas organiser au début des années 90, sous la forme d’un sommet post guerre froide, une concertation internationale de très grande ampleur sur le nouvel état du monde comme cela avait été le cas après les deux conflits mondiaux, voire après les guerres napoléoniennes avec le congrès de Vienne. L’administration américaine du temps du premier mandat de Bill Clinton en est en grande partie responsable.

En effet, alors que nous venons de célébrer les 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme, et qu’en 2019 aura lieu le centenaire du Traité de Versailles d’où a découlé la création de la Société des Nations, un regard sur l’histoire des trente dernières années laisse apparaître le sentiment d’un certain gâchis, d’une occasion ratée quant à une relance en profondeur du système multilatéral et de son acteur principal, l’ONU. La fin de la division Est-Ouest avec la chute de l’Union soviétique en 1991 avait ouvert un espace inédit et prometteur de réformes. C’est ainsi que, pour la première fois, le Conseil de sécurité des Nations unies s’est réuni au niveau des chefs d’États et de gouvernements. Il s’agissait de manifester la centralité du système ONU en même temps que l’engagement au plus haut niveau de ses membres les plus puissants. À la même époque, le Secrétaire général Boutros Boutros-Ghali avait su impulser une dynamique d’idées et de réformes, par exemple sur les droits de l’homme, mais aussi dans la pensée d’un continuum paix et développement. Cette période charnière des années 1990 avait permis l’émergence d’une réflexion sur un ordre mondial multilatéral, accepté et soutenu par le président des États-Unis de l’époque George Herbert Bush épaulé par son conseiller à la sécurité nationale, Brent Scowroft. Tous ces éléments faisaient naître l’espoir raisonnable de voir l’ONU tenir enfin le rôle pour lequel elle avait été créée sur les décombres de la Seconde Guerre mondiale.

Fait remarquable dont il n’a pas assez été tenu compte et qui frappe dans le contexte d’aujourd’hui : l’administration américaine de l’époque avait perçu qu’à moyen terme l’intérêt des États-Unis était de s’intégrer à un ordre multilatéral. Non par altruisme, bien évidemment, mais par réalisme. Les intérêts bien compris de la première puissance mondiale devaient la conduire au soutien lucide porté au multilatéralisme et aux Nations unies. Il aurait alors été facile pour le superpouvoir américain de dominer et articuler cette société mondiale. À terme, l’Amérique, même une fois son déclin inévitable amorcé, serait restée au centre du jeu international, en tirant les ficelles et dominant l’économie. Dans tous les cas, cela aurait permis à l’ONU de se renforcer et de jouer un rôle politique supérieur à ce que l’on voit aujourd’hui. Et surtout, les pays émergents auraient plus facilement trouvé les voies et moyens de leur expression dans un ordre plus équilibré, plus ouvert et plus juste. Ils auraient pu le faire dans un contexte apaisé repoussant le risque de règlement de compte que l’on voit poindre aujourd’hui dans une sorte de vaste poker menteur planétaire.

Malheureusement, cette chance historique du début des années 1990 de créer un ordre international multilatéral, dynamique et créatif, a été manquée. Bill Clinton élu fin 1992 n’avait pas la vision de son prédécesseur George Herbert Bush et, comme dit plus haut, aucune grande conférence internationale de l’ordre de celle de San Francisco en 1945 n’a été organisée pour discuter et décider d’orientations nouvelles. Quoi qu’on pense de la notion de souveraineté nationale, très discutée depuis la fin de la guerre froide, le débat sur l’avenir des États, leurs rapports et les règles du jeu du monde ne fut pas organisé. Rien de tout ce qui aurait permis de rassembler la société internationale n’eut lieu au risque de faire basculer les relations internationales de l’ordre figé de la guerre froide à une dérégulation complète et dangereuse.

Aujourd’hui, au sein des États et de leurs populations, cette défaillance croissante de la gouvernance mondiale nourrit la perception – et engendre peut-être la réalité – d’un monde en désordre, en perte de contrôle, sans leader, sans État, ni aucune institution au gouvernail pour redresser le cap. Cette situation est aggravée par la crise de l’État-nation. Nous nous retrouvons ainsi dans un « no man’s land » entre des institutions nationales et supranationales trop faibles pour résoudre les problèmes actuels. Tout cela finit par alimenter la polarisation et l’aliénation politiques qui sont de plus en plus évidentes dans de nombreux États à travers le monde.

Alors que la pensée de Donald Trump se banalise aussi bien au plan intérieur que sur la scène internationale, que l’ONU se transforme chaque jour un peu plus en une coquille vide, qu’aux États-Unis les démocrates conduits par une honorable vieille dame de près de 80 ans ne semblent pas avoir pris conscience de la crise de civilisation dans laquelle nous sommes plongés, il serait peut-être utile, même avec un quart de siècle de retard, que quelqu’un pense enfin à relancer cette idée de grande concertation sur l’ordre mondial « post guerre froide ».

Peut-être qu’Emmanuel Macron après en avoir fini avec le grand débat national...

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Essayiste et chercheur associé à l’IRIS, Romuald Sciora vit aux États-Unis. Auteur de plusieurs ouvrages sur les Nations Unies, il vient de publier avec Anne-Cécile Robert du Monde diplomatique Qui veut la mort de l’Onu ? (Eyrolles novembre 2018), dont cette première correspondance inclut des extraits de l’ouvrage.

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