ANALYSES

L’Amérique latine en Triangle des Bermudes ?

Tribune
14 novembre 2018


L’aiguille du compas de l’Amérique latine se serait-elle émoussée en 2018 ? Ces dernières années l’Amérique latine était l’image inventée par le peintre uruguayen Torres Garcia. Son Nord était au Sud. Aujourd’hui, d’élections en coups d’État, son Nord n’est plus au Sud. Mais est-il pour autant revenu au Nord ? Où est l’Amérique latine de 2018 ?  La question, aussi saugrenue qu’elle paraisse, est pourtant d’évidence.

Reprenons les termes de cette géolocalisation moins simple qu’il n’y paraît. De 2000 à 2016, les dates, -initiale et butoir-, peuvent être contestées, mais l’essentiel est la tendance de cette décennie élargie, l’Amérique latine a tourné sur elle-même. Elle était antérieurement, en fin de millénaire, orientée vers « l’étoile Polaire », selon la formule d’un président colombien, Marco Fidel Suarez. Vers donc les États-Unis, et accessoirement en 2000, l’Europe occidentale. La première décennie du millénaire, rompant avec ce cap, elle avait choisi le tête-bêche, sous l’impulsion des présidents vénézuélien et brésilien, Hugo Chavez et Luiz Inacio Lula da Silva.

On connaît les initiatives les plus saillantes de cette relocalisation : création de l’Union des nations d’Amérique du Sud (UNASUR), de l’Alliance bolivarienne des peuples de notre Amérique (ALBA), de la Conférence des pays latino-américains et de la Caraïbe (CELAC) ; des Rencontres Amérique du Sud/Afrique et Amérique du Sud/Ligue arabe ; et en ce qui concerne le Brésil, participation au groupe IBAS (Inde-Brésil-Afrique du Sud) et BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). L’ensemble de ces initiatives ayant donné lieu à des ramifications institutionnelles spécialisées comme par exemple Telesur.

Le changement de décor interaméricain a été tout aussi spectaculaire que celui de 2000, ces dernières années sous l’impulsion de majorités et gouvernements libéraux et conservateurs. L’Unasur a été vidée de tout contenu. La Colombie s’en est retirée. Et cinq pays n’y participent plus depuis le 20 avril 2017[1]. L’Équateur a par ailleurs demandé le 6 juillet 2018 à l’Unasur de quitter le siège qu’elle occupe sur son territoire à quelques kilomètres de Quito. La Celac n’a plus qu’une existence formelle. Le Brésil doute de sa participation au groupe BRIC. L’ALBA végète faute de crédits vénézuéliens. L’Équateur s’en est retiré le 23 août 2018.

L’Amérique latine a semble-t-il retrouvé le Nord abandonné il y a dix-huit ans. Les gouvernements derniers arrivés au pouvoir d’Argentine au Pérou, ont rebranché leurs pays sur le marché monde. Ils ont levé les restrictions aux investissements étrangers, à l’entrée de produits importés, annoncé des privatisations. Les États ayant en partage ce code de valeurs (Chili, Colombie, Mexique, Pérou) ont créé l’Alliance du Pacifique en 2011.

Ils ont signalé leur intérêt pour la négociation d’un traité de libre-échange trans-pacifique. Le Mexique a renégocié son traité de libre-échange avec l’Union européenne. Le Mexique a accepté en 2018 de réactualiser l’Accord de libre-échange (ALENA) signé en 1992 avec les États-Unis et le Canada. Le Chili et la Colombie sont entrés à l’OCDE. Le Pérou négocie son adhésion. D’autres pourraient suivre. En cohérence avec ces décisions d’ordre économique, la Colombie a signé un accord de coopération avec l’OTAN en 2018. Le nouveau gouvernement brésilien pourrait si l’on en croit les propos tenus par un ancien ambassadeur des États-Unis au Brésil, Tom Shannon, lui aussi se rapprocher de l’OTAN.

Pourtant l’Amérique latine n’a pas repris en 2018 la place bien au Nord qui était la sienne auparavant. Tout simplement parce que le Nord n’est sans doute plus au Nord. Les États-Unis de Donald Trump privilégient le bilatéralisme. Et ne manifestent aucune sympathie particulière pour les gouvernements latino-américains qui se réclament de l’Occident libéral. Les foucades verbales, les avertissements, les rappels à l’ordre de Donal Trump ont, selon les moments, visé tout autant Cuba la communiste, et la bolivarienne Venezuela, comme la Colombie anti-Maduro et le Guatemala pentecôtiste.  Nostalgiques d’un suzerain qui ne veut plus d’eux, les chefs d’État et de gouvernement libéraux et conservateurs à l’image de Jair Bolsonaro barbotent dans la confusion référentielle. Ils déplacent leur ambassade en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem[2], vendent leurs joyaux technologiques aux entreprises nord-américaines[3], sans renvoi d’ascenseur. Ou se voient publiquement tancés comme le chef d’État colombien, Ivan Duqyuqeu, le 26 septembre 2018, à Washington :« Si vous faites ce que vous avez promis, parfait », lui a dit Donald Trump, « sinon, vous ne serez pas plus qu’un autre président colombien ».

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[1] Argentine ; Brésil ; Chili ; Paraguay ; Pérou

[2] Annoncée par le Brésil, cette délocalisation est effective pour le Guatemala, annoncée puis suspendue par le Paraguay.

[3] Boeing devrait racheter le brésilien Embraer, troisième avionneur mondial
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