ANALYSES

Assassinat présumé de Jamal Khashoggi : « Les Saoudiens ont un sentiment d’impunité totale »

Presse
19 octobre 2018
Compte tenu de l’accumulation de preuves accablantes, on a l’impression que l’assassinat présumé de Jamal Khashoggi se serait déroulé avec très peu de discrétion. Comment expliquer cela ?

C’est le moins que l’on puisse dire. Mon analyse est que les Saoudiens ont un sentiment d’impunité totale. Ces dernières années, pour ne pas remonter plus loin, on peut citer la guerre déclarée au Yémen, l’embargo à l’encontre du Qatar, la contrainte de démission de Saad Hariri au Liban... tout cela fait quand même beaucoup de choses commises au mépris absolu des règles du droit international. Et pour autant sur ces trois points, il n’y a pas eu de sentiment de condamnation, ou du bout des lèvres, de l’Occident. Il y a un sentiments d’impunité qui s’est développé en Arabie Saoudite.

Alors certes, soyons prudent sur cette affaire: une chose certaine est que ce journaliste a disparu, mais a-t-il été assassiné? On dit les pires choses à ce propos, mais en tous cas, il n’est pas sorti du consulat contrairement à ce que disaient les Saoudiens.

Mais ils ont cru pouvoir se débarrasser d’un homme, connu par ailleurs, de la façon la plus nette et claire. Ils n’ont pas jugé utile de prendre les précautions qu’il aurait fallu prendre s’ils avaient voulu être discrets. Mais ils sont tellement persuadés que le monde entier a besoin d’eux que, ma foi, pourquoi prendre des précautions. C’est terrifiant d’en être arrivé là, mais je pense que c’est la seule explication plausible.

Les Saoudiens s’attendaient-ils à une telle réponse internationale à cet assassinat présumé ?

Non, pas du tout, C’est justement cela, le paradoxe de la situation. Si je prends le cas du Yémen, qui est une tragédie humaine terrifiante, il n’y a pas beaucoup de commentaires, analyses et articles qui rendent compte de la situation. La mort d’un seul mort induit plus de dégâts au niveau de l’image que peut avoir l’Arabie Saoudite au niveau international, que celle de dizaines de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants au Yémen. C’est paradoxal mais c’est ainsi. Les Saoudiens ne prévoyaient donc pas une seule seconde les potentielles réactions suite à la disparition d’un journaliste dans un consulat à Istanbul.

Justement, dans ce contexte, comment expliquer une telle mobilisation autour de cette affaire ?

Il y a plusieurs facteurs. Dès le début, le Washington Post a laissé un espace blanc dans les colonnes où devait se trouver une tribune de Jamal Khashoggi. Immédiatement, il y a eu une alerte au niveau de la presse aux États-Unis.

Deuxième facteur, assez classique, quand un journaliste est attaqué, ou du moins un journaliste qui a des liens avec l’Occident, on s’aperçoit qu’il y a un réflexe presque corporatiste. Ce n’est pas une critique, c’est un fait. La profession des journalistes à travers le monde prend fait et cause pour son collègue qui a pu être enlevé, assassiné, dépecé etc.

Tout de suite cela donne un écho considérable à l’affaire. La troisième chose est qu’il y a en plus le fameux “Davos du désert” prévu dans quelques jours. Les journalistes, à juste titre, ont commencé à faire pression, cela a eu une incidence sur les entreprises, les banques qui devaient se rendre en Arabie Saoudite... il y a eu un enchaînement de facteurs qui a permis de donner une ampleur considérable à cet événement. À partir du moment où la plupart des médias à travers le monde en parlent abondamment, il est trop tard pour revenir en arrière, ce qui a profondément surpris les saoudiens.

C’est d’ailleurs intéressant de voir comment ils ont réagi. Dans un premier temps, ils étaient en position de déni. Ils ont même dit qu’il était sorti du consulat. Puis ensuite, ils se sont tus.

Ces derniers jours, on comprend bien qu’ils essayent de monter une “histoire”. Chacun, les Turcs de leur côté et les États-Unis du leur, essaie de trouver une solution pour sortir de cette crise sans trop humilier les Saoudiens. Sauf qu’à un moment donné, il faudra bien prendre des décisions.

C’est à mon avis tout les sens des tractations qui ont lieu en ce moment, et c’est le sens de la visite de Mike Pompeo, le secrétaire d’État qui se déplace de lui-même en Arabie Saoudite et en Turquie, pour trouver un système, une histoire pour tenter de désamorcer cette crise. Une des hypothèses possibles est que ceux ayant été repérés en Turquie, soupçonnés d’avoir torturé, tué, voire dépecé Khashoggi, risquent d’être arrêtés et condamnés. Mais qui a donné l’ordre, pour l’instant, ce n’est pas écrit.

Quelle est la situation de Mohammed Ben Salman en ce moment ? Est-il sur un siège éjectable ?

Je ne suis pas sûr qu’il soit éjectable mais il est soumis à quelques soubresauts. Il peut devenir éjectable, c’est trop tôt pour le dire. Depuis qu’il est en position d’influence, il s’est fait beaucoup d’ennemis au sein même du royaume. Rappelons-nous qu’au mois de novembre dernier, l’arrestation des 200 responsables économiques qui avaient été assignés à résidence dans un hôtel de luxe lui a valu beaucoup d’inimitiés. Il est par ailleurs très jeune et a pris la place à ceux qui en avaient une planifiée pour accéder au trône. Tout cela le met dans une situation de grande faiblesse.

Depuis quelques jours, il y a des réunions d’une sorte de comité des sages, des hauts responsables de la famille royale, qui s’interrogent beaucoup. Il y a un jeu d’ombre, ce genre d’informations ne sort pas, mais se pose la question de l’avenir de Mohammed Ben Salman. Faut-il le dégager purement et simplement, ce qui est peu probable, ou faut-il réduire le champ de ses prérogatives? C’est sûrement ce qu’il va se passer. Donc il n’est pas à ce jour sur un siège éjectable, mais pris de sérieux tremblements.

Quel impact aura cette crise sur les relations entre Donald Trump et le royaume saoudien?

Ils resteront alliés. Certes il a prononcé des phrases très critiques sur l’Arabie Saoudite, ce qui m’a un peu étonné, mais il a aussi dit que depuis son arrivée au pouvoir, il ne peut que se féliciter du rôle de l’Arabie Saoudite. Il ne faut pas oublier l’obsession de l’administration Trump, et de Donald Trump lui-même: l’Iran. Dans le dispositif pour encercler, endiguer, voire arriver à un changement de régime en Iran, en tous cas c’est ce que le président américain a en tête, Trump a besoin d’alliés. Or un de ses plus forts alliés est l’Arabie Saoudite. Il y a un choix géostratégique clair et net: Donald Trump continuera à soutenir l’Arabie Saoudite, qui continuera à être l’un des principaux alliés des États-Unis dans la région, même s’il y a quelques critiques ici et là. Il n’y aura pas de rupture des liens, des relations économiques, des contrats. Je suis très prudent sur les évolutions dans les jours à venir mais de cela, je suis certain.
Sur la même thématique