ANALYSES

« Au Brésil, la démocratie est en jeu »

Presse
8 octobre 2018
Pourriez-vous commencer par un bilan de l’action du PT, longtemps discrédité durant la campagne ?

De 2003 à 2016, le Brésil a été dirigé par des présidents de centre-gauche, Lula da Silva, puis Dilma Roussef. Ils ont eu une politique permettant de grandes avancées sociales avec l’exemple connu des bourses familiales, mais aussi des programmes d’infrastructures électriques, de logements sociaux... Ou encore une loi très importante obligeant les Brésiliens à déclarer leurs employés de maison qui sont entre 6 et 7 millions. Ces gouvernements ont également été très volontaires sur le plan international, privilégiant les relations Sud-Sud et faisant du Brésil la locomotive d’un nouveau multilatéralisme.

Un modèle remis en cause en 2013 ?

Le modèle reposant sur l’exploitation des matières premières a montré ses limites avec la crise de 2008. Mais dans les grandes manifestations de 2013, la population demandait surtout à passer à une phase qualitative. à grands traits : les gens avaient les moyens de se payer une voiture, ils voulaient donc les infrastructures qui vont avec.
Ces manifestations ont signé le début de la crise politique actuelle. La droite et les classes moyennes ont surfé sur le mécontentement. Des classes moyennes qui représentent 20 à 30% de la population mais qui se sont senties oubliées. Ces querelles se sont déroulées sur un fond particulier au Brésil, celui de l’histoire de l’esclavage. Ce pays est le dernier à l’avoir aboli en 1888 et les archives ont été brûlées ne permettant pas de lecture critique. Cela impacte les mentalités d’aujourd’hui. Ceux qui se considèrent comme l’élite admettent difficilement de devoir côtoyer des noirs. C’est dans ce contexte que Dilma Roussef a été démise à l’issue d’un vote scélérat. Un vote que Bolsanero – actuel candidat d’extrême droite – a clairement été motivé par une vengeance de classe et la volonté de revenir à une hiérarchie sociale héritée de l’esclavage. Focalisé sur un PT qu’il voulait sortir définitivement du paysage politique via ces coups d’État parlementaire et judiciaire, les classes supérieures brésiliennes n’ont pas vu monter ce candidat d’extrême droite, soutenu par les églises évangélistes.

Deux ans après son coup de force, la droite est-elle aujourd’hui discréditée par son bilan ?

Elle a remis en cause tous les acquis sociaux et ouvert le pays aux capitaux étrangers. Les grands bénéficiaires ont été les groupes financiers et les géants exportateurs de l’agro-alimentaires. Il y a effectivement un rejet du parti du président Temer – le MDB est à 1 ou 2 % dans les sondages – et de tous ceux qui y sont associés – comme le PSDB à 8 ou 9 %. Une croix a aussi été mise sur la politique étrangère, sujet sous le boisseau durant la campagne.

Une campagne qui a surtout tenté de discréditer le PT ?

On a assisté à une convergence de décisions de justice abondamment relayées par la presse visant à associer le PT à la corruption. Le PT a eu du mal à se sortir de ce guêpier, mais quand il a décidé de présenter Haddad, les sondages sont passés de 9 à 22%, atteignant même 36% dans les régions très pauvres du Nord-Est où les gens n’ont pas la mémoire courte. Surpris par cette percée, la classe dominante a alors tenté de dire que la démocratie était menacée par les extrêmes. Haddad et Bolsanero ont été mis sur le même plan. Or ce dernier a un profil vraiment extrême qui s’apparente à ce que porte l’actuel président philippin.

Le PT s’est donc rétabli mieux que prévu (et sera au second tour mais contre l’extrême droite) ?

La question est de savoir ce que va faire l’establishment car c’est la démocratie qui est en jeu. Il se dit de droite mais aussi démocrate. Pourra-t-il appeler à voter Bolsanero qui a d’ailleurs modifié son programme économique pour le rendre compatible ? Bolsanero essaye aussi d’élargir son électorat au centre. La haine du PT l’emportera-t-elle sur la défense de la démocratie ?
Des éléments peuvent le faire craindre. La semaine dernière, des manifestations de femmes ont eu lieu contre Bolsanera. Une étude a montré qu’elles étaient à 86% diplômées et de revenus supérieurs et moyens. Elles s’opposent à ce candidat d’extrême-droite mais se disent apolitiques et refusent en fait d’appeler à voter pour Haddad, le candidat du PT étant concrètement le seul à même de battre Bolsanera.

Ce vote est également important pour l’Amérique Latine qui voit ressurgir la droite un peu partout sur le continent ?

Que le Brésil se dote d’un président de gauche pourrait effectivement changer la donne. à supposer que les forces dominantes l’acceptent et sachant que le plus gros problème qu’il aura à gérer est qu’il n’a plus d’outils en interne, la droite ayant tout privatisé. Cela dépendra aussi de majorité parlementaire. Mais cela pourrait avoir un effet d’entraînement.

Entretien réalisé par Angélique Schaller avant le premier tour.
Sur la même thématique
Trump et le monde