ANALYSES

Les États-Unis de plus en plus en isolés sur le dossier iranien ?

Interview
2 octobre 2018
Le point de vue de Thierry Coville


Alors que s'est déroulée, le 19 septembre, la 72e assemblée générale de l’ONU, le président américain Donald Trump a souhaité maintenir la pression sur l'Iran, accusé notamment de financer l'islamisme radical et le terrorisme. Comment interpréter les réactions des dirigeants iraniens à ces propos ? Pourquoi et comment l’Union européenne pourrait-elle intervenir pour contrer les sanctions américaines vis-à-vis de l’Iran ? Quelles en sont les conséquences économiques, politiques et sociales pour le gouvernement Rohani et le peuple iranien ? Le point de vue de Thierry Coville, chercheur à l’IRIS.

Quel bilan tirez-vous de la dernière Assemblée générale de l’ONU vis-à-vis de l’Iran ? Quelles furent les réactions des dirigeants iraniens face aux propos et positions tenus par Donald Trump ?

Nous pouvions prévoir ce qu’il s’est passé. Autrement dit, Donald Trump a exprimé tout le mal qu’il pensait de l’Iran. En revanche, il a remercié l’Iran pour son rôle en Syrie, ce qui fut plus surprenant, voire contradictoire, notamment avec ses propos habituels sur l’Iran. L’Iran est donc selon le président américain la plus grande menace au Moyen-Orient.

Parallèlement, Rohani a défendu l’accord sur le nucléaire et a dit que les États-Unis commettaient une erreur et reviendraient finalement, un jour ou l’autre dans l’accord. Lors de l’assemblée générale de l’ONU, nous constatons un renversement des rôles. En effet, Trump y défendit le nationalisme et l’unilatéralisme. L’Iran, de son côté, pays considéré comme voyou depuis la révolution de 1979, s’est retrouvé à défendre le multilatéralisme et le droit international.

Côté iranien, les deux interventions ont conduit à une poursuite, voire à un certain coup de fièvre sur les marchés de changes, ce qui a contribué à une nouvelle dépréciation de la monnaie nationale. Les dirigeants iraniens furent tout de même satisfaits des propos et positions de Rohani. En effet, ce dernier a tenu son rang, défendu l’accord, et n’a pas répondu aux attaques de Trump. Les dirigeants iraniens ont vu la position des États-Unis comme finalement assez isolée dans un monde où une large majorité de pays soutiennent l’accord sur le nucléaire de 2015. Donc, globalement, même si les sanctions américaines commencent à avoir des effets très destructeurs sur l’économie iranienne, les dirigeants iraniens semblaient relativement satisfaits de cette assemblée générale.

En quoi consiste le projet européen de contournement des sanctions américaines envers l’Iran ? Quelles furent les réactions iraniennes et américaines ? Comment interpréter cette prise de position européenne ?

Ce n’est pas encore très clair, la Commission européenne ayant refusé de donner des détails. D’après ce que nous savons, il s’agirait d’une sorte de mécanisme de compensation qui permettrait à l’Iran d’exporter biens et services dans n’importe quel pays membre de l’Union européenne (UE), avec un compte créditeur et utiliser ce compte pour importer de n’importe quel pays de l’UE. Par exemple, l’Iran pourrait exporter du pétrole en Espagne et importer des voitures d’Allemagne, par le biais d’un compte créditeur. Les avantages sont que cela n’impliquerait pas les banques, et que les transactions se feraient en euros.

Cela isolerait donc les transactions de possibles sanctions américaines. Avec un bémol tout de même : qui va acheter le pétrole iranien ? A priori, ce sont des raffineurs, comme Total. Or si Total achetait du pétrole iranien et était en contact avec la compagnie pétrolière iranienne nationale, l’entreprise française se retrouverait sanctionnable par les États-Unis. Cela ne règle donc pas tous les problèmes. Si nous voulons encore vraiment acheter du pétrole à l’Iran et commercer avec ce pays, il faut que les États entrent en jeu. Un État ou un établissement public achèterait alors le pétrole qui arriverait à Total. Mais si un État européen entrait en jeu, les États-Unis devraient alors le sanctionner et nous rentrerions alors dans un rapport de force juridique entre cet État, l’UE et les États-Unis.

Cette prise de position de l’Union européenne est, cela étant, un élément important qui a été salué en Iran.  Politiquement, le contre-projet européen a permis de soutenir le narratif iranien qui dit que l’Iran n’est pas seul dans son affrontement avec les États-Unis et son attachement à l’accord nucléaire. Mais la situation économique actuellement en Iran est assez grave. Les dirigeants iraniens savent qu’il faut rester prudent et attendent de voir si, grâce à ce mécanisme de compensation, les échanges continuent avec l’Europe.

Quelle est la situation intérieure et nationale de l’Iran face aux multiples pressions extérieures ? Quelles en sont les conséquences économiques, politiques et sociales notamment pour Rohani et son gouvernement ?

La situation économique s’est réellement dégradée. Lorsque j’entends les Américains dirent que la situation économique s’est dégradée en Iran à cause des politiques menées en interne et que les sanctions n’y sont pour rien, c’est faux. Certes il y a eu des erreurs politiques et plus largement des problèmes structurels en Iran, mais cela n’explique pas tout.

La monnaie iranienne s’est ainsi dépréciée depuis un an, à partir du moment où Trump a menacé de quitter l’accord. Ces menaces ont conduit à des acteurs à estimer très probable, que les États-Unis sortiraient de l’accord sur le nucléaire et renforceraient les sanctions à l’égard de l’Iran. Les Iraniens ont donc anticipé une accélération de l’inflation et ont donc commencé à acheter des dollars pour protéger leur richesse réelle. Résultat, la monnaie iranienne s’est dépréciée de près de 80% en un an.

La grande peur iranienne est l’accélération des prix jusqu’au niveau de l’hyper inflation. Il y a de profondes inquiétudes en Iran à ce niveau-là. Cette anxiété sociétale s’est traduite par de nombreuses attaques à l’encontre d’Hassan Rohani. Il est attaqué d’un côté par les modérés et les réformateurs qui lui demandent où en sont ses réformes, notamment politiques. De l’autre côté, il est incriminé par les durs qui estiment que sa stratégie basée sur une négociation pour sortir de la crise du nucléaire a complètement échoué et qu’il a eu tort de faire confiance aux États-Unis.

Il y a quelques semaines, Rohani a été convié au Parlement iranien. Le président de la République islamique d’Iran s’y est fait attaquer de toute part. Tout est bon pour critiquer l’action du gouvernement au vu de la conjoncture actuelle. Le mécontentement populaire, qui est par ailleurs visible à la télévision iranienne, est fort. Une forte inquiétude s’est progressivement installée au sein de la population, alimentée par l’incapacité des dirigeants iraniens à trouver les clés pour régler la situation et enrayer la chute de la monnaie. Le gouverneur de la banque centrale et le ministre de l’Économie ont été changés. Mais très clairement, même un changement de gouvernement ne changera pas grand-chose à la situation. Toutefois, Rohani se défend assez bien selon moi.

Politiquement, Hassan Rohani semble se recentrer. Manifestement, un accord avec le Guide suprême iranien, Ali Khamenei, a dû être passé. Il sent qu’il a besoin du soutien des durs, et en tout cas du Guide. Cela s’est traduit par le fait que le président iranien, lors de son intervention au Parlement, n’a pas attaqué une seule fois les institutions sous la direction du Guide comme les Pasdarans.

Hassan Rohani se défend donc en durcissant son discours. Il a fait récemment des déclarations plutôt belliqueuses qui marquent une différence avec ses discours passés comme « Il ne faut pas attendre que l’Iran ralentisse son programme balistique. L’Iran va plutôt l’accélérer ». Autrement dit, « regardez, je ne me laisse pas faire par les Occidentaux ». La population voit très bien que si cela continue dans ce sens, l’équilibre politique va changer. Donc tous les regards sont maintenant tournés vers les prochaines élections parlementaires et présidentielles, puisque c’est le deuxième mandat de Rohani et qu’il ne pourra pas se représenter.
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