ANALYSES

Afghanistan : un avenir bien incertain

Tribune
12 septembre 2018


Le 7 septembre, quittant l’Asie méridionale et New Delhi – la nouvelle ‘alliée stratégique régionale’ de l’Amérique - après une escale fructueuse[1], le secrétaire à la Défense américain James Mattis a effectué un court déplacement (tenu secret jusqu’à la dernière minute) à Kaboul où l’amenait un agenda guère enjoué et des plus problématiques.

Dans cette capitale désormais meurtrie au quotidien par les attentats alternativement perpétrés par les Talibans et l’État islamique, l’émissaire de Washington y a rencontré ses compatriotes généraux étoilés à la tête des forces américaines et otaniennes - 16 000 hommes en tout, 39 pays contributeurs - toujours déployées[2] sur le sol afghan.  Il a également rencontré le chef de l’État afghan, le désormais esseulé et peu populaire Ashraf Ghani, au pouvoir depuis quatre longues et pénibles années.

Un séjour aussi bref qu’enveloppé de communication positive par les autorités américaines, soucieuses, comme souvent ces dernières années, de ne pas se montrer trop rudes avec leurs homologues de Kaboul, déjà accablés par le poids des maux affligeant une nation sinistrée par quatre décennies de crises politiques, de conflits, de gouvernance sujette à caution, d’insurrections meurtrières et d’une violence de tous les instants, que le bilan des 9 et 10 septembre dans les provinces septentrionales de Kundunz (une quarantaine de morts parmi les forces de sécurité) et de Baghlan (une quarantaine de victimes ici encore…) illustre tristement.

Il est vrai que le calendrier domestique à court terme relève de la gageure, comme souvent ici… Avec deux années de retard sur l’agenda original, des élections parlementaires devraient a priori être organisées d’ici un mois (le 20 octobre), avant qu’un semestre plus tard, le 20 avril 2019, un scrutin présidentiel ait lieu. Si, et seulement si, les conditions sécuritaires au niveau national l’autorisent.

Des échéances d’importance dans le contexte sécuritaire des plus dégradés que tout le monde connait et qui ne rassure personne. Le 10 août dernier, un millier de Talibans partaient à l’assaut de la ville de Ghazni (300 000 habitants), à 150 km au sud de Kaboul. À l’issue de six journées d’âpres combats, l’armée afghane finissait par repousser les insurgés, mais à quel prix : on dénombra près de 200 morts dans les rangs des forces de sécurité, une cinquantaine a minima du côté de la population civile…

En cet été 2018 de toutes les audaces (en matière d’actes terroristes aveugles), la capitale Kaboul est offerte chaque semaine passant ou presque à son lot d’attentats-suicides, d’attaques aux mortiers[3], d’assassinats à l’arme automatique en plein jour, à l’image de l’attentat suicide ciblant le 5 septembre une rencontre sportive puis les secours à leur arrivée (une vingtaine de victimes ; 70 blessés).  Une abomination aveugle de plus qui porte la griffe de l’État islamique, très actif dernièrement à déployer l’effroi au sein de la minorité chiite afghane, entre autres cibles préférentielles…

Qui pourrait donner quelque crédit et chance de succès aux propos récents du chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, lorsqu’il déclarait le 19 août, « It is time for peace[4] » ou que le commandant en chef des forces américaines dans le pays, le général quatre étoiles J. W. Nicholson Jr., y allait quinze jours plus tard de son « Time for this war in Afghanistan to end[5] » ? Voit-on les mêmes tristes événements se dérouler dans les provinces afghanes subissant les attaques de plus en plus hardies des insurgés talibans ? Parle-t-on du même État qui enterre chaque jour ses soldats et ses policiers à un rythme jamais vu jusqu’alors, insoutenable à moyen terme ? Il est en ce début septembre 2018 jusqu’à la presse new-yorkaise pour s’en inquiéter[6]

L’annonce le 4 septembre du décès (à Miram Shah, au Waziristan pakistanais…) du redoutable Jalaluddin Haqqani, un octogénaire en son temps intime de Ben Laden, du mollah Omar et des services secrets pakistanais, dirigeant avec sa progéniture un réseau terroriste du même nom[7], ne saurait à elle seule modifier favorablement la donne, au profit des forces régulières afghanes et d’un gouvernement civil, ayant depuis longtemps fait étalage de son incapacité à infléchir favorablement sur les événements (des objectifs certes difficiles…).

Ashraf Ghani, un chef d’État donc de plus en plus isolé (démission de son Conseiller à la sécurité nationale le 28 août) et contesté, n’hésitait pas le mois dernier à proposer aux Talibans un cessez-le-feu unilatéral courant jusqu’au 21 novembre, jour anniversaire célébrant la naissance du prophète… Il est vrai qu’un mois plus tôt, en juillet, des représentants américains avaient rencontré à Doha des émissaires talibans afin de jauger les dispositions de cette insurrection islamiste radicale en faveur d’une fin des hostilités et de la violence… Fin août, c’était au tour des autorités russes de transmettre aux Talibans une « invitation » à venir début septembre à Moscou « parler de paix[8] ». Sur le terrain des combats, dans les hôpitaux débordants de victimes à sauver, on peine décidément à prendre la mesure de l’évidente appétence de cette insurrection radicale talibane pour des négociations de paix…

Depuis 2009, selon l’ONU, on déplore dans ce pays exsangue et enclavé de 31 millions d’individus la mort de 30 000 civils et de près de 55 000 blessés… Officiellement, selon les éléments contenus dans le rapport du 30 juillet 2018 remis au Congrès des États-Unis par le Special Inspector General for Afghan Reconstruction's (SIGAR's), le gouvernement national afghan et ses forces de sécurité contrôleraient 58,5% du pays, les forces insurgées 19,4%, et les 22% du territoire restants seraient ‘’contestés’’. Une analyse ‘comptable’ qui semble tout de même étrangement favorable au pouvoir afghan. Malgré les assurances statistiques de son auteur, de ses sponsors de Washington et la morgue des autorités de Kaboul, il nous sera permis d’en douter.

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[1] « Les États-Unis renforcent leur coopération stratégique avec l’Inde », titre Le Monde dans son édition du 7 septembre 2018, à l’issue de cette visite dans la patrie de Gandhi et de discussions avec le Premier ministre indien N. Modi.

[2] 17 ans après avoir bouté hors du pouvoir les Talibans et aidé au renversement de leur Émirat islamique d’Afghanistan.

[3] À l’instar de cette attaque aux mortiers du 21 août 2018, alors même que le chef de l’État A. Ghani faisait un discours sur la paix…

[4] Reuters, 19 août.

[5] New York Times du 2 septembre.

[6] Voir l’article en ce sens du New York Times du 8 septembre, ‘’How the U.S. Government Misleads the Public on Afghanistan’’.

[7] Le tristement célèbre Réseau Haqqani, associé des plus étroitement aux Talibans.

[8] New York Times du 22 août.
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