ANALYSES

Le Mali d’IBK est considéré comme le mauvais élève par ses voisins

Presse
28 juillet 2018
Plus de huit millions de Maliens sont appelés aux urnes dimanche 29 juillet. Ils ont le choix entre reconduire le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), élu en 2013 après l'intervention internationale contre les djihadistes, ou accorder leur faveur à l'un de ses 23 concurrents, dont le chef de l'opposition, Soumaïla Cissé. Accusé par ses adversaires, dont plusieurs de ses anciens ministres, de mauvaise gouvernance et d'avoir échoué à stabiliser le pays, le président malien assure "faire avancer le bateau Mali", dans des circonstances particulièrement difficiles.

Ibrahim Boubacar Keïta s’est satisfait d’avoir mené le Mali "dans la bonne direction". Cinq ans après son arrivée au pouvoir, le Mali n’est pourtant toujours pas stabilisé...

Le pays n’est pas stabilisé, pire, il va beaucoup plus mal que lors de sa prise de fonction. Le bilan, partagé par de nombreux observateurs et de gouvernements, est négatif. Il est d’autant plus décevant qu’en 2013, IBK bénéficiait d’une certaine aura grâce à son expérience –il avait été Premier ministre-, à son intelligence et au soutien de la France après l’opération Serval qui avait permis d’éviter l’aggravation de la situation autour de la capitale.

Cinq ans après, l’insécurité a augmenté sur toute la partie septentrionale mais également sur la partie intérieure. J’étais à Bamako il y a trois semaines : il est très difficile d’aller à Ségou, encore moins à Mopti. Les villes du Nord sont inaccessibles. Seule la partie sud, sud-ouest est indemne des tensions pour l’instant. Cette gangrène sécuritaire touche désormais les pays voisins aux frontières entre le Burkina Faso, le Niger et le Mali. L’armée malienne est loin de remplir son rôle.

La situation s’est aussi détériorée sur le plan social.  Enfin, il y a un malaise généralisé qui se manifeste par un repli sur soi. Il y a, incontestablement, sinon un désespoir, au moins une défiance à l’égard des politiques incapables de sortir le pays de l’ornière. Il n’y a plus d’interlocuteurs valables. Même dans les communes, les fonctionnaires ne connaissent pas leurs dossiers, l’absentéisme est important.

Les chefs religieux, qui ont un rôle important et qui accordaient un certain crédit à IBK, n’ont pas cette fois appelé à voter pour lui tant ils sont déçus.

Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU parle de "détérioration continue". Comment en est-on arrivé là ?

En raison de la déliquescence complète de l’appareil militaire, qui était déjà très mal en point, et de l’incapacité à pouvoir participer activement à la force du G5 Sahel, très peu opérationnelle. On dit d’Ibrahim Boubacar Keïta qu’il est paresseux. Ce n’est pas complètement faux : la prise de décision est très lente.

Incontestablement, IBK n’a pas favorisé la création d’une force militaire. Il a prétexté attendre des fonds extérieurs venant d’Europe, de France et des Etats-Unis pour financer son armée. Plus on attend des financements extérieurs moins il y a une implication du pays et des militaires qui trouvent toujours un motif pour retarder l’échéance. On voit ça partout.

Les accords de paix de 2015 n’ont jamais été appliqués car il n’est pas sûr que tous les protagonistes veuillent la paix. L’insécurité qui règne est profitable à certains chefs unitaires, aux touaregs, aux milices...

L’Etat ne s’est toujours pas réinstallé dans le nord....

Pas seulement dans le nord ! L’administration, que ce soit les institutions judiciaires, les services rendus à la population en santé et en éducation, le fonctionnement des mairies et des conseils régionaux, est absente dans tout le pays. Là aussi, IBK a eu tendance à se défausser, comme il l’a fait pour la question sécuritaire, sur les multiples ONG occidentales, européennes, françaises, américaines qui viennent satisfaire les besoins des populations en matière de services essentiels. Le Mali a, certes, besoin d’elles, mais celles-ci se substituent à un Etat qui ne fait pas son travail. C’est une caricature de mauvaise gouvernance.

Dans les pays voisins, en Mauritanie, au Tchad, au Niger et au Burkina Faso, l’agacement prédomine. Le Mali est considéré comme le mauvais élève, dont la gouvernance défaillante génère une série de désordres à leurs frontières. Le discrédit touche non seulement les Maliens mais les chefs d’Etats voisins aussi.

Son bilan est décevant, il est cependant donné en tête du premier tour par les sondages. Comme l’explique-t-on ?

Ibrahim Boubacar Keïta bénéficie pour sa campagne d’un certain nombre d’avantages, notamment des moyens de l’Etat pour organiser les meetings. Il a le soutien d’environ un quart de la population. Beaucoup disent que son Premier ministre, Soumeylou Boubèye, lui apporte du crédit. Celui-ci a une bonne côte auprès des chancelleries occidentales et n’a pas peur d’aller dans le Nord d’où il est originaire. Certains disent même qu’IBK, s’il était élu, pourrait lui passer le relais dans un an ou deux.

Une alternative à Ibrahim Boubacar Keïta est-elle possible ?

Soumaïla Cissé, vieux routier de la politique et qui se présente pour la troisième fois -et sans doute la dernière- est le candidat le plus sérieux. D’autres, comme Modibo Sidibé, ancien Premier ministre, ont de nombreuses qualités. Mais le pays est tellement effondré que, quel que soit le chef d’Etat élu, il sera difficile d’assainir les mauvaises pratiques, et en particulier le népotisme.

Quels seront les enjeux du futur président ?

La création d’un gouvernement le plus large possible. Ce n’est pas une nouveauté, mais le futur président devra mener une lutte farouche contre les trafics de drogue qui alimentent les violences et les achats d’armes, effectuer une purge des réseaux mafieux qui influencent le système politique.

Il faut mener une politique vigoureuse en direction de la jeunesse, rétablir le système scolaire aujourd’hui gravement délabré. Il faudra relancer l’économie cotonnière, mettre de l’ordre dans l’économie minière, avoir une véritable politique de souveraineté alimentaire. Le Mali en a besoin et en a les moyens. Un certain nombre de choses peuvent être faites mais cela suppose du courage. Les Maliens sont prêts à se remobiliser autour d’un projet crédible porté par des personnalités non corrompues et qui ne se feront pas d’argent sur le dos de la population. Les Maliens attendent un sérieux tour de vis depuis 20 ans.

 

Propos recueillis par Sarah Diffalah
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