ANALYSES

L’Argentine de l’Albiceleste au vert : vert IVG et vert dollar

Tribune
15 juin 2018


Vert comme le dollar. Vert comme le foulard des manifestants pro-IVG[1]. L’Argentine a ces derniers temps changé de maillot. Passant du blanc céleste au vert. L’Argentine a adopté en première lecture et à l’arraché[2] une loi autorisant l’IVG. Le même jour elle sanctionnait un accord léonin avec le FMI.

Le ballon rond et la Coupe du monde bien sûr passionnent toujours les Argentins. Mais peut-être pas autant qu’en d’autres époques. L’équipe nationale, l’Albiceleste, a refusé de jouer une partie amicale avec Israël. Diego Maradona a défendu publiquement l’urgence d’une loi autorisant l’avortement. Tandis que les médias donnent le pouls quotidien du peso et du dollar, le billet vert de référence.

En dépit de la bienveillance bancaire internationale et de ses relais industriels et politiques, le président Mauricio Macri a fait une chute douloureuse au fond de la corbeille boursière. Surfant sur les impasses de la famille Kirchner, il avait gagné les élections présidentielles de 2015 et les législatives de 2017. Élu président, il a très vite tourné la page nationaliste de ses prédécesseurs justicialistes. La vérité des prix a été rappelée aux consommateurs de services publics. Les tarifs des transports (+37%), de l’électricité (+24%), du gaz, de l’eau, ont été relevés. Les retraites ont été « rabotées ». Les cotisations aux complémentaires santé ont été relevées. La création d’emplois a été déléguée au marché et aux entreprises qui ont bénéficié à cet effet de baisses d’impôts.

Les États-Unis ont retrouvé la place de partenaires privilégiés qu’ils avaient acquis à l’époque du péroniste Carlos Saul Menem à la fois dans le domaine de la diplomatie et de l’économie. Donald Trump a bien sûr remercié, mais n’a pas fait de cadeaux à son ami Macri. Contraint par la hausse des taux américains à dévaluer le peso, le président argentin a sollicité un prêt de 50 milliards de dollars au Fonds monétaire international(FMI). Un prêt conditionné, un prêt qui ne règle rien de fondamental. Le peso n’en finit pas de s’effriter. Et la lettre d’intention rendue publique le 14 juin n’annonce rien de positif pour les plus modestes : le FMI conditionne son apport à deux conditions, inflation à 1% en 2021 et déficit public à 0% en 2020. D’ores et déjà le gouvernement argentin a signalé qu’il allait réduire les aides aux populations les plus modestes via les subventions aux transports et à l’énergie. Il va réduire le nombre de fonctionnaires ainsi que l’investissement public. Le tout étant censé « dynamiser la compétitivité de notre pays ». Pour l’instant, les Argentins doutent : le pays est depuis plusieurs mois en rébellion, des retraités aux camionneurs, en passant par les syndicalistes.

Le président Macri a fait appel au sociétal pour amortir le choc. Faire oublier le recours au FMI, de triste mémoire en Argentine, et récupérer les points de notoriété ainsi perdus. Bien qu’à titre personnel il soit réservé, il a proposé le vote d’une loi autorisant l’IVG afin de répondre, a-t-il dit, à une demande populaire. 500 000 avortements clandestins seraient en effet réalisés en Argentine chaque année. Des dizaines de milliers de personnes, des femmes, mais aussi beaucoup de jeunes, se sont mobilisés et ont choisi d’afficher leur position pro-IVG avec des foulards verts. Cette marée a dépassé les attentes de Mauricio Macri. Tout comme les services de sécurité protégeant les accès du Congrès des députés. La loi a été adoptée dans la douleur. Les pro et anti ont échangé toutes sortes d’arguments pendant 23 heures. La majorité parlementaire « macriste » a implosé, tout comme d’ailleurs les oppositions, péronistes dans leur majorité. Les manifestants opposés à la loi, déconcertés par le résultat, drapés dans des bannières bleues et blanches, ont juré de se rattraper en septembre. Le Sénat doit en effet examiner d’ici trois mois le texte pro-IVG adopté par le Congrès.

Le Secrétaire du Trésor des États-Unis, Steven Mnuchin, a félicité Mauricio Macri. En signant un accord avec le FMI, « l’Argentine » selon le haut fonctionnaire nord-américain, « a pris le chemin de la croissance (..) en impulsant le développement du secteur privé ». Mauricio Macri, loin de Buenos Aires et du Congrès et encore plus de Washington et du FMI, n’en pense sans doute pas moins. Mais il annonçait au même moment dans le nord-est du pays, à Corrientes, la mise en œuvre d’un projet écologique de reforestation payé par une taxe de 1% sur les assurances automobiles : un bien nommé, compte tenu des circonstances, « Projet de sécurité verte ».

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[1] Les féministes argentines ont adopté le Vert comme symbole de leurs combats en 2003 au « XVIIIe Congrès national des femmes » tenu à Rosario

[2] Adopté par les députés le 14 juin 2018 par 129 voix contre 125 et une abstention
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