ANALYSES

France et Moyen-Orient : mise à l’épreuve de la politique d’Emmanuel Macron

Presse
24 mai 2018
La crise au Liban, la crise en Syrie et le dossier nucléaire iranien : ces trois dossiers constituent un vrai test pour la diplomatie française, mise en difficulté par l’influence croissante des puissances régionales et l’interventionnisme russe et américain.

Depuis son arrivée au pouvoir, le président Macron redouble d’efforts pour rétablir le poids diplomatique de la France au Moyen-Orient, au moment où la région est en pleine ébullition.

La diplomatie française souffre, ces dernières années, en raison notamment de l’émergence de puissances régionales qui s’imposent comme acteurs incontournables, induisant une guerre pour l’hégémonie entre Riyad et Téhéran.

L’intervention musclée de la Russie en Syrie et l’arrivée aux États-Unis d’un président adepte d’une diplomatie dure et unilatérale suscitent le recul progressif de l’influence française.

Trois dossiers constituent un vrai test pour la diplomatie française : la crise au Liban, la crise en Syrie et le dossier nucléaire iranien, qui sont intimement liés, d’où la complexité des enjeux qui en découlent.

L’accroissement de l’influence régionale de l’Iran considéré comme une menace par les monarchies du Golfe et Israël en constitue un facteur majeur, entretenant un jeu d’alliances mouvantes et complexes.

La crise récente au Liban représente tout un symbole. La démission surprise du Premier ministre libanais, Saad Hariri, annoncée le 4 novembre 2017 depuis Riyad et sur une chaîne saoudienne est révélatrice de la gravité de la crise et de sa dimension régionale.

Hariri dénonçait alors la mainmise du Hezbollah, pro-iranien, sur le Liban, tandis que le Hezbollah et Michel Aoun, président libanais, accusaient l’Arabie saoudite d’ingérence dans les affaires libanaises. Paris vole alors au secours du Premier ministre libanais pour éviter la déstabilisation du pays et s’affirmer comme médiateur dans la gestion de la crise.

Après l’accueil de Saad Hariri à Paris, le président Macron s’est entretenu avec plusieurs dirigeants pour trouver une solution et préparer le retour de Hariri à son poste. La crise en ce moment est relativement apaisée, mais elle est loin d’être résolue.

Rappelons la victoire politique du Hezbollah aux législatives du 6 mai, considérée en partie comme une conséquence directe de l’ingérence saoudienne.

La France s’est mobilisée dès le début du conflit syrien en exigeant le départ de Bachar al-Assad, se ralliant à la coalition que dirige l’Arabie saoudite qui soutient les rebelles syriens.

Pourtant, le soutien indéfectible de Moscou et de Téhéran au régime syrien a permis de maintenir Bachar al-Assad au pouvoir et conduit dans une impasse. Pour trouver une issue, le président Macron participe aux frappes contre des sites syriens, menées conjointement dans la nuit du vendredi 13 avril avec les États-Unis et le Royaume-Uni en guise de riposte à l’utilisation d’armes chimiques contre des civils à Douma, imputée au régime de Bachar al-Assad.

Paris vise ainsi à la fois à réaffirmer son poids diplomatique dans le conflit et conduire le président américain à infléchir sa position sur l’accord sur le nucléaire iranien. Pourtant, au-delà de la question soulevée sur la légitimité morale et juridique des frappes, cette intervention n’a pas donné le résultat stratégique souhaité.

Réduire la dépendance européenne à l’énergie russe

Paris a tenté de trouver, mais en vain, une sortie de crise dans le dossier nucléaire iranien. Après l’échec du ministre des Affaires étrangères, Le Drian, à obtenir des concessions de Téhéran, à l’occasion de sa visite en Iran, le 4 mars, c’est le président Macron qui se heurte, à son tour, à l’intransigeance de son homologue américain lors de la visite à Washington du 23 avril.

Lors de l’annonce du retrait américain de l’accord, le 8 mai, Trump durcit même le ton en menaçant de sanctionner tout État et toute entreprise qui commercerait avec l’Iran : une décision considérée comme une violation du droit international et une atteinte à la souveraineté des États.

Six jours plus tard, avec l’ouverture de l’ambassade à Jérusalem, il aggrave la situation, jetant ainsi de l’huile sur le feu dans une région sous haute tension.

Trump agit de façon unilatérale, mêlant dans une confusion totale politique intérieure et politique étrangère, dans le but de satisfaire son électorat – conservateurs et néoconservateurs – et de rassurer ses alliés israéliens et saoudiens, farouchement opposés à l’accord et au rapprochement avec l’Iran.

Par le rétablissement des sanctions, Trump vise à étrangler l’économie iranienne pour fragiliser l’influence de ce pays dans la région, voire pour induire un changement de régime, quitte à mettre en difficulté les alliés européens et saboter les relations transatlantiques.

La capacité de nuire à cet accord dont dispose Trump, vu le poids de l’Amérique dans l’économie mondiale et l’extraterritorialité des sanctions américaines, est considérable. Rappelons que toute transaction en dollars est soumise à la loi fédérale américaine.

Ce dossier représente pour l’Europe un enjeu majeur tant sur le plan sécuritaire et stratégique que diplomatique. Préserver l’accord est la seule voie possible pour empêcher l’Iran de manière pacifique de poursuivre son programme nucléaire.

L’accord ouvre aussi l’accès au marché iranien et aux ressources énergétiques du pays – qui dispose des premières réserves au monde en gaz – et est susceptible de réduire la dépendance européenne à l’énergie russe. Téhéran compte également beaucoup sur les Européens pour préserver l’accord.

Mais cela implique que l’Europe a la capacité de protéger ses entreprises et ses banques contre les sanctions et la pression américaines de manière à maintenir ses relations économiques avec l’Iran. Faute de quoi Téhéran risque de quitter l’accord à son tour.

On peut s’interroger sur la capacité de l’Europe à préserver ce traité quand on sait que les investissements européens en Iran souffraient déjà de la pression américaine, même les sanctions levées.

Même si la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni affichent leur unité face à Washington, leur marge de manœuvre reste faible. Ils auront surtout du mal à convaincre Téhéran et ses alliés, dans le contexte actuel, de renégocier l’accord en y intégrant le programme balistique et l’influence régionale de l’Iran, d’autant que les discours menaçants du président américain et de ses alliés, israéliens et saoudiens, ne rassurent pas Téhéran.

Ce dossier est une mise à l’épreuve de la place de l’Europe dans le monde. Le rôle de l’Europe se joue autour de son unité.

Le président Macron pourrait avec les États membres de l’Union européenne (UE), construire avec Londres une stratégie commune sur le dossier iranien. Face aux sanctions et à la pression américaines, l’Europe devrait envisager des mesures concrètes et opérationnelles pour contrecarrer le diktat américain.

Des négociations avec les Russes et les Chinois s’imposeraient également pour conjuguer les efforts afin d’isoler Washington et pourquoi pas encourager la montée d’une pression interne aux États-Unis sur Trump.

Paris devrait œuvrer au sein de l’Union européenne pour faire respecter le droit international et l’équilibre des puissances dans la région – deux principes fondamentaux de la diplomatie française et européenne – pour pouvoir s’imposer comme médiateur en faveur de l’apaisement, condition indispensable pour une solution à la crise actuelle.

En revanche, la destruction de l’accord nucléaire iranien risque d’avoir des conséquences incontrôlables et dangereuses pour la paix et la stabilité de la région et pour celle du monde.
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