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Du G7 au sommet de Singapour : « Donald Trump n’aime rien tant que d’être seul contre tous ! »

Presse
13 juin 2018
Interview de Jean-Eric Branaa - Figaro Vox
Le contraste est saisissant: samedi, Donald Trump est assis, les bras croisés, dans une position humiliante face à Angela Merkel, et ce mardi on le voit triompher en serrant la main de Kim Jong-un. Laquelle de ces deux photo montre le vrai Donald Trump ?

En réalité, aucune des deux… ou les deux à la fois. Donald Trump n'est pas un diplomate, et il n'a fait que prolonger une seule et même politique, du G7 à la rencontre avec le leader nord-coréen: America First! Ce qui s'est passé, à Charlevoix comme à Singapour, est un bon résumé du rapport qu'entretient Donald Trump avec le reste du monde: il ne voit celui-ci que comme un vaste espace commercial, où ce qui compte est de faire des affaires tout en perdant le moins d'argent possible. Et à ce titre-là, il n'y a rien de mieux que la paix pour faire du business! Mieux valait donc pacifier les relations avec la Corée du Nord, et le plus vite possible.

L'image du G7 est en effet saisissante: ce fut un sommet à 6+1, et Donald Trump est clairement apparu à part, en décalage avec tous les autres grands dirigeants du monde. Le multilatéralisme n'est pas sa tasse de thé, il affectionne bien au contraire le patriotisme et le protectionnisme. Pour ces raisons, il ne pouvait tout simplement pas soutenir l'accord final du G7, car celui-ci s'en prenait aux fondamentaux de sa ligne politique: les dirigeants occidentaux ont cherché à le mettre en pièces, et ils n'y sont pas parvenus.

S'agissant de Singapour, Donald Trump a clairement affiché son refus du multilatéralisme: il faut tout de même se souvenir que les sanctions contre la Corée du Nord ont été adoptées à l'unanimité par des résolutions de l'ONU, et mettent donc en jeu toute la communauté internationale! Trump, lui, est persuadé que seule une position bilatérale lui permettra de régler les problèmes du monde. Il veut jouer selon ses propres règles: pour lui, un conflit coûte de l'argent, or il est urgent d'en gaspiller le moins possible, et par conséquent de ne pas perdre une seule seconde. La Corée du Nord est à ses yeux une opportunité économique, un marché à conquérir.

Justement, pour une fois, Donald Trump n'a-t-il pas troqué son costume de businessman contre celui, bien plus gratifiant, de pacificateur de l'univers ?

C'est la posture qu'il s'est donnée, en effet! Certes de façon dithyrambique, comme toujours, et dans une avalanche de superlatifs. Mais à titre personnel, je reste intimement convaincu que cette posture est secondaire dans ses motivations, même si cela peut être très flatteur pour lui.

Je crois en réalité qu'il est persuadé de réussir, quoi qu'il arrive. Il faut avoir à l'esprit que la campagne présidentielle a été un moment fondateur dans sa vie. Il avait le monde entier contre lui! L'ensemble des nations, les démocrates, de très nombreux républicains, la presse, toute la bien-pensance américaine… Il était donné perdant sur tous les tableaux. Et pourtant, Donald Trump est devenu le 45ème Président des États-Unis d'Amérique. Il a gagné malgré tout et seul contre tous, d'où chez lui un sentiment de toute-puissance qui lui procure l'impression d'être en mesure de pouvoir résoudre tous les problèmes du monde.

Sur d'autres sujets, il a déjà fait montre d'un incroyable orgueil: «je vais être le plus grand créateur d'emplois que Dieu ait jamais créé!» avait-il déjà déclaré à propos du chômage. Il donne l'impression de n'avoir jamais connu d'échecs. Il en a, de fait, connu un seul: son incapacité à abroger l'Obamacare, puisque son projet a été rejeté par le Sénat l'été dernier. Mais il s'en est remarquablement bien sorti, en détournant l'attention de tous les journalistes à ce moment précis.

Ainsi, pour Trump l'invincible, faire la paix en Corée du Nord semble n'être qu'une péripétie, une tâche de plus parmi les travaux herculéens qu'il s'est promis d'accomplir. Je ne suis même pas certain que le Prix Nobel de la paix l'intéresse réellement... Même s'il est presque certain qu'on le lui proposera: je ne vois pas comment on pourrait l'éviter, l'accord de paix signé cette nuit est historique, et prévoit une dénucléarisation complète de la Corée du Nord. C'est un énorme succès.

N'est-il pas étonnant de voir Donald Trump soudainement engagé pour la paix, lui qui s'était fait remarquer par le passé pour des postures très belligérantes ?

Pas le moins du monde! C'est tout à fait conforme à ce que souhaitent les Américains, qui sont profondément attachés à leur puissance militaire. Donald Trump doit à tout prix maintenir cette intimidation, et afficher sa fermeté sur le plan militaire. Il a d'ailleurs considérablement augmenté le budget américain de défense, le portant à 700 milliards de dollars. En réalité, ce n'est pas contraire aux intérêts du pays, puisque l'investissement dans la défense fait marcher l'économie américaine et participe à rendre compétitive leur industrie d'armement. Et se poser comme artisan d'une paix durable avec la Corée du Nord ne signifie pas pour autant renoncer à faire montre de la puissance militaire américaine.

Donald Trump semble avoir personnalisé de manière très forte les relations entre les États-Unis et les autres États. Peut-il s'attribuer seul le mérite du sommet de Singapour ?

Certainement pas. En réalité, Mike Pompeo a fait son show durant toute la rencontre: on le voit assis au milieu de la table des négociations, juste à gauche du président américain, et il est sur toutes les photos. C'est lui, le réel artisan du sommet ; et maintenant qu'un premier accord a été signé, l'heure est à présent à la diplomatie, et c'est donc à son tour de jouer. Il s'était déjà déplacé trois fois en Corée, une en tant que directeur de la CIA et deux en tant que secrétaire d'État. Lors de sa nomination, Mike Pompeo a cessé d'être le «faucon» d'autrefois pour s'aligner entièrement sur les idées et sur la méthode de Trump. Il a toute la confiance du président, et dirige toutes les réunions. Il a également su écarter l'importunant John Bolton, qui aurait pu tout faire capoter et qui a été mis en retrait.

Il faut également mentionner tout le mérite de Moon Jae-in, le président de la Corée du Sud, sans qui rien ne serait allé si vite ni si bien. Il est tout entier dévoué à la paix, et ce sont aussi ses efforts qui ont payé dans l'engagement du processus de paix avec Pyongyang.
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