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La Chine pourrait renoncer à sa politique de l’enfant unique dès cette année et voilà ce que va changer

Presse
27 mai 2018
La Chine pourrait renoncer à sa politique de l'enfant unique dès l'année prochaine, mais le pays a-t-il atteint sa "maturité démographique" avec l'émergence d'une classe moyenne chinoise ?

Difficile de savoir s’il s’agit d’une « maturité », mais c’est un changement profond, et qui à mon sens dépasse largement le cadre démographique, que la Chine a connu depuis que la politique de l’enfant unique a été instaurée, notamment du fait des mutations économiques et sociales et de son ouverture à l’international. La société a été transformée sous les effets conjugués de l’industrialisation, de la tertiarisation et de l’urbanisation, ou encore d’un vieillissement de la population notamment lié à la forte baisse de la natalité depuis les années 1970.

Une classe moyenne s’est progressivement constituée, au point de représenter la plus grande catégorie sociale du pays ; des millionnaires et des milliardaires sont entrés dans le classement international des plus grandes fortunes ; et la pauvreté a très fortement chuté. Difficile de comparer la superpuissance que nous connaissons aujourd’hui et le pays misérable que Mao Zedong dirigeait – très mal d’ailleurs – et a laissé en héritage à Deng Xiaoping. Cette nouvelle réalité fait apparaître une « nouvelle » Chine aux repères changeants et aux modes de pensée en évolution rapide. Après l’apparition de la société de consommation, véritable indicateur d’une certaine modernité dans laquelle la Chine s’est engagée, on assiste désormais à l’émergence de nouveaux « styles de vie » ainsi qu’à une opinion publique, qui reste soumise à des lois strictes mais qui, en dépit d’une censure toujours présente, se montre de plus en plus active sur Internet. Dans ce nouveau décor, la famille nombreuse de la Chine traditionnelle s’est peu à peu éclipsée.

Comment expliquer alors cette décision de revenir sur cette politique de l'enfant unique ? Quel est l'intérêt aussi bien au niveau économique (relance de la consommation) que sociétal ?

En 2000, la population de la Chine avoisinait 1,3 milliard, un chiffre 8 % supérieur à l’objectif assigné au lancement de la politique de l’enfant unique. Il n’en reste pas moins que de plus de 6 enfants par femme à la fin des années 1960, la fécondité a été ramenée, dès la fin des années 1990, à 1,5 enfant ; un niveau auquel, réformes économiques, amélioration des conditions de vie et bouleversements sociaux aidant, elle paraît se maintenir, quelle que soit la politique décidée. Avec 1,6 enfant en moyenne par femme en 2010-2015, la Chine ne renouvelle plus ses générations ; il lui faudrait pour cela une fécondité de 2,2 enfants par femme, donc très loin de la réalité actuelle. C’est dans l’espoir de lutter contre un irrémédiable vieillissement de la population, et son impact économique et social, que cette ouverture a été décidée. Mais il est déjà trop tard, les habitudes des ménages chinois ont évolué.

Un premier assouplissement de la loi avait été fait début 2016. Beijing autorisant les couples à avoir deux enfants. N'était-ce pas suffisant ?

Clairement non. D’abord parce que 2 enfants par couples n’était pas suffisant pour renouveler la population, ensuite parce que cet assouplissement n’a pas modifié les comportements. Le vieillissement de la population chinoise se poursuivra de manière irrémédiable au-delà de la levée des mesures sur l’enfant unique, compte-tenu des évolutions sociales et sociétales dans ce pays. Cela aura un impact sur la population active, avec une baisse marquée du nombre de personnes potentiellement actives associée au vieillissement de la population d’âge actif, et donc des répercussions sur le marché de l’emploi, le financement des retraites, et la productivité.

Il s’agira d’un des principaux défis auxquels la Chine sera confrontée dans les prochaines décennies. La question d’une évolution de la politique migratoire y est directement associée, même si cela n’est pas encore à l’ordre du jour. A ce titre, la Chine pourrait privilégier un modèle de type japonais, articulé autour d’un allongement de l’âge du travail et d’une plus grande robotisation, et donc d’une adaptation à un vieillissement de la population et une réduction des actifs, ou se tourner vers un modèle de type européen, avec une transformation de la politique migratoire et l’ouverture à des populations étrangères. Se trouve également posée la question d’un possible retour de la diaspora chinoise, qui semble peu probable à l’heure actuelle, mais qui pourrait se modifier en accompagnement des évolutions économiques, sociales et même, peut-être, politiques en Chine. Compte-tenu des effectifs en jeu (autour de 40 millions), sa capacité à compenser le déficit de main-d’œuvre en Chine est toutefois limitée, d’autant que les besoins de l’économie chinoise continueront de se manifester principalement en main-d’œuvre faiblement qualifiée, même si les besoins en main-d’œuvre qualifiée vont croître à un rythme élevé.

La clé de la résilience de la Chine face à son vieillissement réside ainsi principalement dans sa capacité à développer le secteur des services (notamment pour répondre aux besoins de sa population âgée croissante), à une réorientation de son économie vers la consommation intérieure (notamment en réduisant drastiquement les inégalités de revenus) associée à un sevrage aux exportations de produits à faible valeur ajoutée, à une mécanisation (voire une robotisation) de son industrie afin de compenser le déficit de main-d’œuvre, de même qu’à accorder un niveau de vie décent à ses personnes âgées afin qu’elle puissent devenir des consommateurs et donc des acteurs économiques à part entière (ce qui n’est toujours pas le cas, en particulier dans les campagnes où deux retraités sur trois vivent encore en dessous du seuil de pauvreté national). En clair, les défis sont multiples, et la transformation de la société chinoise est loin d’être achevée.
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