ANALYSES

Guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine : qui peut gagner ?

Presse
24 mars 2018
Interview de Rémi Bourgeot - Atlantico
Alors que les restrictions commerciales annoncées par Donald Trump se précisent, notamment à l'égard de la Chine, ce qui a été qualifié "d’Afghanistan économique" par l'économiste Adam Posen du Peterson Institute, comment anticiper, au regard de la configuration actuelle des deux pays, qui pourrait sortir "vainqueur" d'une telle guerre ? Au-delà d'un rapport de force à priori favorable aux Etats-Unis, en quoi l'imprévisibilité de Donald Trump pourrait affaiblir cette vision ? 

Les commentaires des deux derniers jours ont illustré le flou des débats, qui ont tendance à s’affranchir de l’enjeu économique réel.

A cause d’une formulation sans doute ambiguë de la Maison blanche dans la préannonce de jeudi, un certain nombre de médias ont indiqué que Donald Trump entendait lever environ 50 à 60 milliards de dollars de taxes douanières sur les importations chinoises. Il s’agit en réalité du montant des importations éventuellement visées (après une période de revue de quinze jours par l’administration puis un mois de concertations diverses). Sauf à imaginer une taxe générale de l’ordre de 100%, ce qui n’est gère le cas puisque Trump parle plutôt de 25%, les deux chiffres (montant des taxes et volume des importations taxées) sont évidemment très différents. Alors que, dès l’annonce officielle de Trump plus tard dans la journée, les médias américains ont rectifié le tir, on pouvait voir en France cette erreur réitérée le lendemain dans un certain nombre de grands médias de référence (notamment par les tenants du « fact-checking » le plus minutieux) où l’on parlait de 50 ou 60 milliards de taxes…

Trump menace de taxer à un taux d’environ 25% un volume allant jusqu’à 60 milliards de dollars d’importation soit 13% des importations américaines de biens chinois, qui s’élèvent au total à 462 milliards de dollars (en 2016).

La relation commerciale sino-américaine est très fortement déséquilibrée, avec un déficit bilatéral de marchandises de 347 milliards de dollars en 2016, une valeur qui équivaut à 1,8% du PIB américain ; ce qui est considérable pour un déficit bilatéral. Au-delà de ce chiffre il faut évidemment évaluer le type d’échanges en question alors que certains commentateurs, restés fidèles au credo des années 1990, continuent à affirmer qu’aucun déficit commercial n’est jamais grave quel que soit son montant.

Il convient d’écarter l’idée selon laquelle la Chine n’exporterait dans la durée que des biens à faible contenu technologique tandis que les Etats-Unis et le reste des pays avancées maintiendraient éternellement leur avance. La Chine pratique une politique extrêmement active et impressionnante de montée en gamme à base technologique. Par exemple, le pays achète un quart des robots produits dans le monde. La politique de montée en gamme repose sur des investissements massifs au niveau national mais aussi par une politique de rachat d’entreprises étrangères dans les secteurs technologiques clés. Par ailleurs le marché intérieur chinois est très fortement protégé, suivant un protectionnisme multiforme qui n’a pas d’équivalent dans les pays développés, et l’accès n’y est consenti qu’en contrepartie de transferts de technologie importants, notamment par le biais de joint-ventures.

Du fait de l’ampleur du déséquilibre commercial bilatéral et de l’importance technologique des Etats-Unis, la Chine ne peut pas se permettre de s’engager dans une véritable surenchère avec l’administration américaine. Les menaces de représailles chinoises se concentrent sur l’agriculture, en particulier sur le soja que les Etats-Unis exportent massivement vers la Chine, de façon à frapper le cœur de l’électorat de Donald Trump dans les zones rurales. Il s’agirait donc d’attaques ciblées suivant une logique d’impact politique voire électoral.

En annonçant une période de concertation et une assiette limitée, Trump ne choisit pas en réalité l’approche la plus frontale décrite par de nombreux éditorialistes sous le nom de « guerre commerciale ».

Il faut encore rappeler que Barack Obama était parfaitement conscient du problème du déséquilibre commercial chinois. Il avait notamment imposé des droits de douane de plus de 500% sur certaines catégories d’acier chinois. Et s’il défendait un accord de libre-échange controversé comme le traité transpacifique, il le concevait surtout comme un moyen de répondre à la stratégie chinoise. On voit en toute logique de nombreux responsables démocrates adopter une position mesurée, à l’instar de la Sénatrice Elizabeth Warren (qui est une des personnalités pressenties pour 2020). Ceux-ci se distinguent sans peine de l’amalgame entre politique commerciale et xénophobie qu’incarne Donald Trump et de l’association d’idées entre ouverture commerciale totale et vivre-ensemble, auxquels avait recouru Hillary Clinton sans succès, en cherchant avec un certain cynisme à susciter l’adhésion des minorités qui, comme toutes les catégories les plus vulnérables de la société, ont pourtant été les premières à souffrir du désordre commercial.

Côté républicain, malgré l’opposition d’une partie importante du parti aux mesures douanières, il est intéressant de noter l’activisme de Robert Lighthizer, le négociateur commercial de Trump, qui est une ancienne figure de l’administration Reagan. Il n’hésite pas à invoquer l’héritage politique d’un président pourtant associé au libre-échange intégral mais qui a en réalité mis en œuvre un nombre important de mesures de protection et restait naturellement obnubilé par l’avancement technologique de son pays, au contraire de son successeur George H.W. Bush, focalisé comme son fils plus tard sur des objectifs militaires décalés. Evidemment, le caractère erratique de l’action de Donald Trump pénalise la stratégie commerciale, d’autant plus en l’absence d’une véritable stratégie de développement technologique, dont il ne semble pas vraiment se soucier pour l’heure. Il convient d’opérer une distinction par ailleurs entre des mesures non ciblées qui seraient décidées arbitrairement à des fins politiques (et qui pourraient alors nuire aux chaînes de production) et celles qui répondent aux demandes de responsables de secteurs économiques confrontés à une concurrence déloyale, comme Elon Musk par exemple très récemment.

Selon Michael Schuman, dans une tribune publiée par Bloomberg, une telle guerre commerciale pourrait avoir pour effet de renforcer le pouvoir de Xi Jinping, dans sa volonté de suivre une ligne économique nationale de long terme, baptisée "Made In China 2025", permettant au pays de reprendre la main sur des activités dominées aujourd’hui par "l'occident", du semi-conducteur à l'aérospatiale en passant par la santé et les véhicules électriques. Quels sont les risques pris par les Etats-Unis dans cette entreprise de guerre commerciale contre la Chine ?

Cette volonté de déploiement technologique est déjà parfaitement présente dans l’esprit des dirigeants chinois et des décideurs économiques du pays en général. La mobilisation pour la montée en gamme technologique est à peu près générale, malgré le désordre financier qui affecte le pays. Tous ces secteurs sont déjà au cœur de la stratégie chinoise. Naturellement le développement de ces secteurs est plus ou moins aisé pour des raisons aussi bien techniques que de réputation de fiabilité dans l’aérospatiale par exemple. Le pari chinois consiste non seulement à effectuer un véritable rattrapage technologique dans les secteurs qui se sont développés au cours des dernières décennies dans les pays avancés, mais de se positionner massivement sur les secteurs et modes de production d’avenir. D’où le pari très fort sur la robotisation et aussi sur l’intelligence artificielle.

Si les Etats-Unis mettent mal en œuvre leur politique douanière ils courent le risque de porter atteinte à certaines chaînes de valeur. De façon générale une partie considérable du commerce internationale se fait entre entreprises d’un même secteur industriel, dans le contexte de chaîne de valeur très intégrées. D’où l’importance de mettre en œuvre la politique douanière en concertation avec les entreprises du secteur pour comprendre précisément la situation dans laquelle elle s’insère au niveau international. Cela nécessite un certain recul et une certaine vision des évolutions technologiques, qui ne semble pas très présente au sein de l’administration américaine pour l’heure. Tout l’enjeu, pour les Etats-Unis mais aussi pour l’Europe évidemment est d’accorder la politique douanière et fiscale au développement d’une stratégie technologique viable, qui dépasse évidemment la simple logique de compression tous azimuts qui est mise en place en Europe depuis quinze ans.

Quels sont les dommages collatéraux à attendre d'une véritable tension commerciale entre les deux plus grandes économies du monde ? En dehors des deux belligérants, quelles en seraient les victimes, les pays qui sont le plus vulnérables à une telle situation ?

La Chine connait une crise financière latente depuis des années et, du fait notamment du poids du pays dans les flux commerciaux et dans l’importation de matières premières, la santé de l’économie chinoise a un impact mondial. Une spiral négative de l’économie chinoise n’est pas à souhaiter. Les mesures américaines apparaissent pour l’heure limitée. Il reste évidemment à voir, à l’issue de la consultation décidée par Donald Trump, le montant des tarifs définitifs, mais on ne peut sérieusement parler pour l’instant du déclenchement par les Etats-Unis d’une guerre commerciale contre la Chine ni d’ailleurs contre l’UE, qui est aussi accusée d’exercer une pression importante sur l’économie mondiale avec sa stratégie de compression salariale généralisée et ses excédents commerciaux.

Les pays les plus vulnérables de façon générale sont ceux qui dépendent le plus des exportations. Outre la Chine, on sent une inquiétude croissante en Allemagne sur la question notamment de l’industrie automobile qui est suivie de près par l’administration Trump. Les constructeurs automobiles allemands ont massivement investi dans le sud des Etats-Unis, d’où ils réexportent d’ailleurs beaucoup vers le reste du monde. Néanmoins c’est le concept de ces chaînes de montage mondiale sans véritable partage des activités de conception qui est également remis en cause, car l’on redécouvre l’interconnexion fondamentale entre conception et production, qui a été mise à mal ces dernières années, au détriment de la productivité. Il est intéressant par ailleurs de noter que les dirigeants politiques et économiques allemands ont en fait développé une analyse des pratiques chinoises très proches de celle de l’administration Trump, qu’il s’agisse du dumping sur le marché de l’acier, de l’accès au marché chinois et surtout de la propriété intellectuelle.

On ne peut souhaiter un chaos commercial qui résulterait de bouleversements commerciaux brutaux et contreproductifs, mais il est néanmoins évident que le statu quo est en train d’évoluer. Ce processus indispensable de rééquilibrage doit s’effectuer de façon à sortir de l’impasse actuelle par le haut, sans rupture des chaînes de production mais en permettant une nouvelle focalisation sur le progrès technologique, par le biais notamment d’une réintégration géographique des divers segments productifs.

 
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