ANALYSES

Colombie : la réconciliation ne se fera pas par les urnes

Interview
14 mars 2018
Le point de vue de Jean-Jacques Kourliandsky


Les Colombiens étaient amenés, ce dimanche 11 mars, à désigner les députés et sénateurs ainsi que les représentants des partis de gauche et de droite souhaitant se porter candidats aux élections présidentielles qui auront lieu le 27 mai prochain. Si les FARC étaient autorisés à se présenter au scrutin, le désaveu a été explicite. Pour nous éclairer sur les enjeux de scrutin et sur leur impact régional, le point de vue de Jean Jacques Kourliandsky, chercheur à l’IRIS.

Dans quel contexte politique ces élections législatives se sont-elles déroulées en Colombie ce dimanche 11 mars ? Quels en étaient les enjeux ?

Ces élections n’avaient rien d’exceptionnel. Elles respectent le calendrier colombien, le mandat précédant des députés et sénateurs était arrivé à son terme. Il y avait donc la nécessité pour les parlementaires de revenir devant les électeurs. L’autre enjeu concernait les élections présidentielles qui auront lieu le 27 mai prochain. Les citoyens étaient également consultés pour départager à gauche, comme à droite, certains des candidats ayant accepté de participer aux primaires.
Au centre droit on notera la forte poussée du parti Cambio radical de l’ex-vice-président German Vargas Lleras, l’affirmation du candidat le moins radical Ivan Duque pour la droite dure. Et à gauche la consolidation de la candidature de l’ex-maire de Bogota, Gustavo Petro. Ce qui ne présage en rien du résultat aux présidentielles du 27 mai compte tenu de la fragmentation des résultats aux législatives et de la présence d’autres présidentiables, qui n’ont pas participé aux primaires., l’ex-maire de Medellin, Sergio Fajardo ou Humberto Lacalle du parti libéral, formation ayant eu le plus grand nombre de députés élus.

Il y avait également un élément très particulier lié à la signature de l’accord de paix par le président sortant Juan Manuel Santos en 2016. Les FARC, mouvement de guérilla, étaient autorisés à participer à ces élections. Cet élément n’est pas nouveau dans la mesure où la Colombie est déjà passée par cette case de réintégration électorale d’un mouvement de guérilla avec, en 1990, l’abandon des armes et le passage à l’action politique non violente du M19 (Mouvement du 19 avril).

Quelles sont les conséquences du résultat du scrutin sur le processus de réconciliation nationale initié par l’actuel président, Juan Manuel Santos, avec l’arrivée en tête des législatives du Centre démocratique de Alvaro Uribe, opposé à l’accord de paix avec les FARC, ainsi qu’à une normalisation des rapports avec l’Armée de libération nationale, l’ELN ?

Il importe, tout d’abord, de signaler que les accords de paix n’ont pas été au cœur des élections. Les formations politiques qui y sont opposées, notamment le Centre démocratique de l’ex-président, Alvaro Uribe, et de Ivan Duque, ont exprimé leur désaccord depuis plusieurs années. Le parti du vice-président sortant, German Vargas Lleras, Cambio radical, a préféré ne pas en parler. Les partis de gauche, ou de centre gauche, sont favorables à l’application des accords. Mais historiquement hostiles au recours à la violence en politique, ils ont mis le social au cœur de leur campagne. Les FARC et les accords, considérés électoralement handicapants, ont été relégués au second plan.

Le recours à la violence des FARC, ou d’autres groupes, a été condamné par l’ensemble des partis de droite, mais a également par l’ensemble de la gauche démocratique qui considère que ses avancées électorales ont été historiquement freinées et empêchées par l’existence de guérillas se réclamant de la gauche, mais prônant la violence et la lutte armée.
Le fait de ne pas évoquer ces accords de paix lors de cette campagne a finalement trouvé sa justification dans les urnes, puisque sur les 17 millions de Colombiens qui ont voté, seuls 52.000 ont mis un bulletin dans les urnes en faveur des FARC. Il y aura malgré tout 5 députés les représentant au Congrès, et 5 sénateurs dans la chambre haute de Colombie, compte tenu des accords qui ont été signés entre l’ex-guérilla et Juan Manuel Santos. On notera que Juan Manuel Santos qui n’a d’ailleurs pas pris part à la campagne électorale.

Le fait que de nombreuses formations de droite traditionaliste et conservatrice soient au pouvoir en Amérique centrale et du Sud, qui plus est en bon terme avec les États-Unis, augure-t-il une reconfiguration géopolitique du sous-continent ?

La Colombie n’ayant jamais eu de gouvernement de gauche, il faudra malgré tout suivre attentivement les élections présidentielles prévues à la fin du mois de mai prochain. Mais ces élections législatives, avec 52% d’abstention, ne font que confirmer la tendance qui tend à favoriser les partis traditionnels et conservateurs. Il n’y a donc pas eu le 11 mars 2018 sur le plan intérieur de rupture en Colombie.

Quant à savoir si la Colombie est satisfaite de l’élection de Donald Trump aux États-Unis, ce n’est pas évident. Juan Manuel Santos, président de centre droit, avait établi d’excellentes relations avec Barack Obama qui avait désigné un ambassadeur spécial, Bernard W. Aronson, chargé du suivi des accords de paix. Ce dernier n’est désormais plus en fonction. Concernant la Colombie, Donald Trump avait immédiatement annoncé à Juan Manuel Santos que les accords de paix n’étaient pas du tout prioritaires pour la nouvelle administration. Donald Trump considère que la lutte contre le narcotrafic doit désormais être au cœur du partenariat stratégique entre Bogota et Washington.

Le président nord-américain qui doit se rendre au sommet des Amériques, les 11 et 12 avril prochains, à Lima, a prévu de faire une visite à Bogota : il est certain qu’il ne manquera pas de revenir sur la lutte contre le narcotrafic.

En ce qui concerne la ligne de Donald Trump vis-à-vis de l’Amérique latine, le paradoxe est qu’effectivement beaucoup de formations de droite sont arrivées au pouvoir en Amérique latine ces dernières années électoralement (Argentine, Chili), ou par la manipulation institutionnelle (au Brésil et au Honduras). Mais elles doivent faire face paradoxalement à une offensive tous azimuts de la part des États-Unis. Qu’il s’agisse par exemple, de la lutte contre le narcotrafic avec la Colombie, de l’ALENA avec le Mexique, ainsi que des contentieux commerciaux avec d’autres États, ou encore de la question migratoire.

Cette attitude ambivalente de Washington place ces gouvernements conservateurs et libéraux en porte-à-faux et les conduit de plus en plus, comme ce fut le cas au Chili il y a quelques jours, à tourner le regard en direction de l’Asie, du Pacifique et de l’Europe, via les négociations MERCOSUR / UE.
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