ANALYSES

La repolarisation de l’échiquier politique européen

Presse
1 mars 2018
Avec la grande coalition en Allemagne et le succès d’En Marche, un même mouvement semble faire converger les principaux partis européens vers le centre, par le rapprochement de partis traditionnellement opposés, l’émergence de nouvelles formations au centre de l’échiquier politique et, plus généralement, l’atténuation des clivages idéologiques entre les partis de gouvernement historiques. Pourtant, l’essor des mouvements radicaux ou populistes met ce recentrement à rude épreuve, avec à la clef une repolarisation de l’échiquier politique européen.

Après bien des atermoiements, les sociaux-démocrates et les chrétiens-démocrates allemands ont conclu un accord de « grande coalition », qui devrait les mener à gouverner ensemble durant la prochaine législature. Ces deux piliers de la vie politique allemande ont donc une fois de plus trouvé un terrain d’entente, même si les résultats du vote interne au SPD ne seront connus que le 4 mars prochain.

Ce recentrement autour d’une ligne politique néolibérale et européiste est devenu un lieu commun des démocraties européennes : les accords de coalition gauche-droite en Italie, la confusion d’une partie du PS et de LR au sein du gouvernement Philippe en France, ou encore le rapprochement idéologique et programmatique des sociaux-démocrates et des libéraux-conservateurs espagnols en sont quelques exemples bien connus. Ces partis, traditionnellement opposés, habitués à se succéder au pouvoir à intervalles réguliers, jouent par différents moyens la carte de la synthèse.

LA PRESSION DES MOUVEMENTS POPULISTES

Si ce centralisme idéologique a largement été commenté et analysé, il faut rappeler que sa concrétion est d’abord le fruit d’une contrainte programmatique et électorale imposée par l’émergence de nouvelles formations politiques, situées aux extrémités du champ partisan. En Allemagne, le score de l’AFD (Alternativ für Deutschland) est venu déstabiliser le duopole traditionnel SPD-CDU ; en France, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et Nicolas Dupont-Aignan ont totalisé plus de 45 % des suffrages au premier tour de la dernière présidentielle, cependant que les deux forces politiques historiques (PS et LR) n’en récoltaient qu’un quart (à peine plus de 50 % des suffrages en tenant compte du résultat d’Emmanuel Macron au premier tour).

L’essor des mouvements populistes et radicaux remet en cause le fonctionnement « normal » des régimes parlementaires européens, fondé sur l’alternance régulière entre deux forces politiques centrales. Ces nouveaux venus introduisent une concurrence dans ce système dyarchique bien réglé, en proposant une offre politique qui s’en différencie nettement et à laquelle adhère une part croissante des électeurs.

L’effritement électoral des grands partis traditionnels n’est pas nouveau, mais il a pris une ampleur particulière avec la crise financière de 2008, puis ses effets socioéconomiques, et la crise des réfugiés qui s’est ensuivie. Dès lors, la conversion programmatique néolibérale des partis sociaux-démocrates s’est heurtée aux déséquilibres produits par le capitalisme financiarisé : accroissement des inégalités salariales, paupérisation des classes moyennes et inférieures et démantèlement de l’État social. Et, presque immédiatement, des partis alternatifs à gauche sont apparus pour répondre à une demande électorale en mal de solutions : le Front de gauche est créé en novembre 2008, la percée électorale de Syriza s’accélère en 2012 et, en 2014, Podemos voit le jour. Or, la social-démocratie n’a pas amendé son programme pour autant : elle a persisté dans son soutien aux politiques d’austérité budgétaire sans esquisser d’alternative. Par conséquent, sa réponse à la crise économique a été jugée très décevante par une partie de son électorat, ce qui n’a fait qu’accentuer son déclin.

Face à la montée de ces forces concurrentes, que l’on peut regrouper sous le terme global, quoique réducteur, de « populistes », les partis traditionnels ont mis en place différentes stratégies : en Allemagne, c’est la tradition de la coalition gouvernementale qui demeure, comme en Italie ; en France, c’est En Marche qui a su rallier des figures du PS et de LR, en vampirisant une part notable de ces deux appareils politiques. Au total, c’est un nouveau Marais qui s’est constitué au centre de l’échiquier politique de différents pays, sous la forme soit d’un nouveau parti, soit d’une alliance, soit d’une simple convergence idéologique.

LA REPOLARISATION POLITIQUE DE L’EUROPE

Mais la gauche et la droite classiques sont aussi agitées en leur sein par des forces centrifuges, des divisions, car tous leurs adhérents ne sont pas prêts à accepter l’unanimisme autour des préceptes néolibéraux. La primaire du PS, en 2017, a bien mis en évidence l’opposition entre, d’un côté, une gauche néolibérale et conservatrice sur le plan des valeurs, représentée par Manuel Valls, et de l’autre, une gauche keynésienne et libérale dans le domaine sociétal, portée par Benoît Hamon.

Ces tensions intestines sont également perceptibles à droite : d’un côté, des personnalités comme Valérie Pécresse, Alain Juppé ou a fortiori Edouard Philippe sont tournées vers le centre et s’accordent avec le programme d’Emmanuel Macron sur la plupart des sujets ; de l’autre, d’aucuns comme Laurent Wauquiez, sans renier le libéralisme économique, rejettent radicalement le libéralisme culturel et sociétal pour tendre davantage vers les thèses de la droite nationale et, plus généralement, du national-populisme.

Cette dichotomie grandissante au sein des structures partisanes traditionnelles s’observe dans maints pays européens. Au sein du SPD allemand, certains s’opposent clairement au projet de grande coalition avec la CDU, comme Kevin Kühnert, le chef de file des Jeunes socialistes, situé à l’aile gauche du parti. Leur positionnement n’est pas purement axiologique : ils constatent le profond déclin électoral de leur parti qui a perdu plus de la moitié de ses électeurs et 300 000 adhérents depuis 1998.

En Grande-Bretagne, en 2015, c’est Jeremy Corbyn qui a été propulsé à la tête du Labour sur un programme anti-austérité, rompant ainsi clairement avec le virage néolibéral du Parti travailliste amorcé par Neil Kinnock, au début des années 1990, et poursuivi par Tony Blair et Gordon Brown. Leur constat est commun et sans équivoque : la configuration néolibérale de la social-démocratie attire de moins en moins les électeurs ; un changement de cap est donc nécessaire, qui passe par une repolarisation et une réaffirmation idéologiques et programmatiques.

DES STRATÉGIES ÉCLATÉES

Pour enrayer leur dépérissement, certains partis de centre-gauche et de centre-droit ont adopté des stratégies originales, par-delà le centralisme et la polarisation déjà évoqués. À gauche, certains se laissent séduire par les sirènes du populisme, fût-il de droite : c’est le cas des sociaux-démocrates tchèques, qui ont entrepris des négociations avec Andrej Babis, vainqueur des élections législatives d’octobre 2017. Néolibéral sur le plan économique, Babis est fermement opposé à une plus forte intégration européenne et à l’accueil des réfugiés, ce qui ne repousse pas Jan Hamacek, le nouveau dirigeant du CSSD (sociaux-démocrates), qui a obtenu son plus bas score depuis 1993. Sa seule exigence semble porter sur la ligne atlantiste de leur future coalition gouvernementale.

Plus étonnant, le 5 février dernier, le Parti social-démocrate danois, première force d’opposition au gouvernement de centre-droit, a, comme le dit Le Figaro, « présenté un projet de réforme censé tarir l’arrivée d’étrangers “non-occidentaux“ » au Danemark. Une mesure destinée à être provisoire mais dont le racisme à peine voilé marque les esprits. Comment expliquer un tel divorce avec les valeurs traditionnelles de la social-démocratie ? À l’instar de ses homologues européens, la SD (Socialdemokratiet) est en perte de vitesse : entre les élections législatives de 1990 et celles de 2015, elle a chuté de dix points dans les suffrages. Principale cause de son échec en 2015 : la cuisante défaite de son allié, le Parti social-libéral, à l’issue d’une campagne où la question migratoire fut prépondérante. À l’inverse, ces élections ont entériné l’essor du Parti populaire danois, une formation nationaliste et xénophobe qui a remporté plus de 21 % des voix (contre 12 % en 2011), et dont la ligne influence nettement la politique migratoire du gouvernement de centre-droit.

On retrouve également à droite cette coalescence de partis traditionnels avec des formations populistes. En Autriche, le parti démocrate-chrétien, arrivé en tête lors des dernières législatives avec plus de 31 % des suffrages, n’a pas formé de coalition avec les sociaux-démocrates, comme c’était le cas systématiquement depuis 2007. Il a préféré s’allier avec le FPÖ, le parti d’extrême droite, qui a obtenu 25 % des voix– moins que les sociaux-démocrates.

Néanmoins, comme dans le cas danois, la question migratoire pèse considérablement sur le débat public autrichien ; la crise des réfugiés a accru le poids électoral du FPÖ. Et un parti issu de la droite classique, comme l’ÖVP, pour enrayer son déclin électoral (42 % des voix aux législatives de 2002 contre 24 % en 2013), a placé à sa tête Sebastian Kurz : un jeune trentenaire, fermement opposé à la coalition de son parti avec les sociaux-démocrates, et fervent défenseur de la fermeture des frontières autrichiennes au cœur de la crise migratoire. Repositionné sur son aile droite, c’est sans grande difficulté que le parti démocrate-chrétien a proposé un accord de coalition avec le FPÖ.

Les stratégies sont différentes, mais toutes s’acheminent vers un objectif : désamorcer le déclin supposé inéluctable des partis traditionnels. Si la convergence gauche-droite tient depuis longtemps le haut du pavé, l’effet électoral désastreux de la crise socioéconomique et de la crise migratoire sur le système partisan classique ouvre la voie à de nouvelles propositions politiques, qui dessinent les contours d’une repolarisation de la vie démocratique.
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