ANALYSES

Catalogne : l’incertitude politique et économique perdure

Interview
19 janvier 2018
Le point de vue de Jean-Jacques Kourliandsky


L’élection de ce jeudi du président de l’Assemblée catalane semble ouvrir un moment d’apaisement a minima dans un dossier qui semble actuellement verrouillé. Les sujets majeurs font cependant toujours l’objet de frustration au sein de chaque camp. À la crise politique s’agrège la crainte d’un affaiblissement économique de la région, mais plus largement de l’Espagne. Pour nous éclairer le point de vue de Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’IRIS.

Le Parlement catalan a investi ce jeudi Roger Torrent, porte-parole de la Gauche Républicaine de Catalogne (ERC), comme président de l’Assemblée catalane. Comment se positionne-t-il par rapport au projet indépendantiste et notamment sur une éventuelle réinvestiture de Carles Puigdemont ?

Il est nécessaire de distinguer deux aspects : Roger Torrent est avant tout membre de la Gauche républicaine de Catalogne qui est un parti indépendantiste. Il se situe, de ce point de vue, dans la continuité indépendantiste. Cela étant, il ne s’est pas prononcé en ce qui concerne la possibilité pour Carles Puigdemont d’être candidat pour présider la Région autonome (la Généralité).

Un certain nombre de journaux font état de rumeurs selon lesquelles Roger Torrent pourrait se rendre à Bruxelles pour essayer de trouver une solution à cette question qui, pour l’instant, et selon ce qu’il a dit, n’est pas d’actualité. Mais le temps presse puisque la décision doit être prise avant le 31 janvier, faute de quoi il faudrait repasser par la case élections et donc dissoudre le Parlement.

Concernant la personnalité de ce nouveau président, de Roger Torrent donc, il convient de noter que dans son discours d’investiture il s’est manifestement rangé dans les rails institutionnels. Il n’a pas cherché à provoquer les partis nationaux ni le gouvernement de Madrid. Il a manifesté le souhait de trouver le plus rapidement possible les voies permettant de sortir de l’exceptionnalité. Ce discours a été relativement bien accepté par les indépendantistes hormis le parti de gauche radicale CUP (Candidature d'unité populaire) comme par le gouvernement.

Le gouvernement espagnol a fait un geste. Il a considéré que les députés emprisonnés, qui sont au nombre de 3, pouvaient déléguer leur vote. En revanche, les 5 députés élus se trouvant à Bruxelles ont été privés de cette capacité de voter par délégation. C’est un  compromis qui a été jugé satisfaisant à la fois par Madrid et Barcelone. Carles Puigdemont a considéré que ces bulletins manquants n’allaient pas changer la donne du scrutin et n’a donc pas souhaité contester la décision. Pour autant, la situation reste très confuse d’un point de vue institutionnel. Il faudra de l’inventivité ainsi qu’un sens aigu du compromis politique aux uns et aux autres pour conserver la ligne médiane initiée par l’actuel président du Parlement catalan.

Le  Premier ministre Mariano Raroy  semble plus que jamais contesté y compris par son camp de par sa gestion de la crise, mais également par la quasi paralysie gouvernementale qui touche le pays depuis l’émergence de Podemos et la montée en puissance de Ciudadanos. Quelles sont les perspectives pour les prochaines échéances électorales ?

À l’heure actuelle, pour répondre à votre question, on peut s’appuyer sur les sondages publiés par plusieurs journaux. Ils sont extrêmement préoccupants pour le chef du gouvernement espagnol et sa formation, le Parti populaire.

Pour la première fois, ce parti n’est plus en tête des intentions de vote et est dépassé de façon (très) nette, mais aussi surprenante compte tenu des résultats électoraux nationaux antérieurs par Ciudadanos, parti centriste et nationaliste espagnol. Les dernières élections catalanes sont à ce titre une confirmation de cette percée. L’écart se situe en voix à 2 ou 3 points. Les deux partis se disent centristes de droite, mais leur position concurrentielle pour l’accès au pouvoir rendrait une éventuelle coopération incertaine.

À gauche, selon les sondeurs de ces dernières semaines, on observe une, petite, remontée du Parti socialiste (PSOE) qui arrive en 3e position et une déperdition en voix et en sièges de Podemos. Le mouvement paye sans doute là le prix de ses contradictions sur le dossier catalan.

Les conséquences politiques de ces enquêtes ne sont pas aisées à tirer pour le chef du gouvernement espagnol. Il doit faire face non seulement à la concurrence d’un nouveau parti de droite, mais également à des critiques de plus en plus fortes venant de son propre camp qui lui reproche de n’avoir pas su gérer de manière convenable les événements catalans. S’en remettre à la  seule justice  pour régler un contentieux politique, voie de garage privilégiée jusqu’ici par Mariano Rajoy, n’est pas, n’est plus, une option permettant de trouver une solution durable au dossier catalan.

Quel est l’impact économique de cette crise sur la Catalogne et de manière plus large sur l’Espagne ? Remet-elle en cause son statut de province la plus prospère du pays ?

La Catalogne  est l’une des 3 régions les plus prospères d’Espagne, avec la région de Madrid et le Pays basque.  On ne peut rayer cette réalité qui repose sur des déterminants objectifs en quelques semaines. Mais il est certain que l’installation de la Catalogne dans une crise pouvant devenir permanente pèse sur les atouts dont elle dispose.

On peut rappeler à ce titre les décisions prises par un certain nombre de grandes et moyennes entreprises de délocaliser leur siège social de Barcelone vers le reste de l’Espagne et majoritairement à Madrid. L’impact de la crise se ressent également sur le tourisme. Un certain nombre de tour-opérateurs se détournent de la région catalane pour les Baléares ou Valence. Le secteur hôtelier souffre lui aussi de cette situation.

L’impact économique pèse également sur le gouvernement espagnol. Accaparé par son incapacité à trouver une solution politique à son différend avec les partis indépendantistes catalans, il ne peut rétablir la normalité nécessaire au bon fonctionnement de l’économie tant de la région que de l’Espagne tout entière.

Cela est d’autant plus préoccupant que les perspectives économiques annoncées avant l’approfondissement de cette crise étaient parmi les plus positives de toute l’Union européenne. Cela risque de ne plus être le cas si la crise venait à se perpétuer.
Sur la même thématique
L’Europe : un nouveau départ ?